Actrices: pourquoi elles parlent

Mais qu'est-ce qu'elles ont, ces actrices, à raconter publiquement leurs histoires privées? Ne devraient-elles pas se taire et, si l'envie de parler des violences sexuelles qu'elles ont subies les taraudent, le parcours judiciaire n'est-il pas le seul convenant à ce type d'affaire? C'est ce que l'on entend, c'est ce que l'on lit. Le plus souvent de la part d'hommes, bien sûr. Mais pas toujours.

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Pourquoi dire? Et encore plus, pourquoi dire publiquement ? Cette question revient à chaque fois qu’une femme connue parle publiquement d’abus sexuels ou de viols qu’elle a subi, dans l’enfance ou à l’âge adulte. Si la question qui devrait venir à l’esprit me semble être plutôt « Pourquoi tant de femmes ont-elles subi cela ? » on peut cependant tenter de réfléchir à celle de la publicité médiatique de ces atteintes sexuelles.
Pourquoi parlent-elles, ces femmes ?
Parce que, avant, elles se sont tues. Ou bien elles n’ont pas été entendues quand elles ont parlé.
Alors, seraient-elles autant coupables de ce silence antérieur que de cette parole publique actuelle?

Le silence des victimes


C’est mal connaître les caractéristiques du traumatisme sexuel que de considérer comme suspect le silence des victimes. Car le silence est un des signes de l’intériorisation de la culpabilité de l’agresseur (la victime se sent coupable à la place de son agresseur) et d’un sentiment de honte, lié à l’humiliation d’avoir vécu cet abus de pouvoir dans un état d’impuissance absolue. Avec en plus la douleur physique et psychique liée à l’effraction vécue dans son propre corps.
En effet, si on lit les auteurs parlant de ce type de traumatisme, et si l’on entend les victimes, on retrouve ces constantes : la honte, le sentiment de culpabilité (souvent fixé sur le fait d’avoir peut-être joué, avant l’abus, un jeu de séduction avec l’agresseur, ou sur celle de ne pas s’être défendue), le sentiment d’être sale.
Si le viol est une arme de guerre, c’est parce qu’il détruit l’image du moi de celui ou celle qui le subit. Et qu’il entraîne une confusion dans la tête de la victime entre ce qu’a voulu et fait l’agresseur et ses désirs à elle. Les abuseurs sont très forts, d'ailleurs, pour dire "C'est toi qui es venue me chercher", "Tu as tout fait pour m'exciter", même à une enfant.... Combien d’entre elles, après le viol, associeront plus tard le désir sexuel, le leur et celui de l’éventuel partenaire, avec quelque chose d'extrêmement sale et d’humiliant, voire de terrorisant, qui les replonge dans les affres vécues lors de ces traumatismes…
Devant cette invasion d’émotions et de sentiments violents et négatifs, presque tous tournés dans le sens de l’attaque de son propre moi, on comprend que la victime ne se sente pas souvent la force d’attaquer son abuseur en justice. Surtout si, suite à ses maigres velléités de verbaliser la traumatisme fraîchement vécu, elle entend en retour des dénégations ou des minimisations. C’est beaucoup plus fréquent que ce que l’on pense. Je me souviens de quelqu’un qui avait témoigné à sa mère, avec beaucoup de difficultés, qu’un ami de la famille essayait répétitivement de la coincer dans un coin pour la peloter. Elle passait son temps à le fuir quand il était là. Sa mère en a rit, lui disant qu’il essayait aussi avec elle, que c’était parce que c’était un chaud lapin, et qu’il suffisait de faire attention à ne pas rester trop longtemps isolée avec lui… Le « pelotage » a un jour débouché sur un viol, que la victime, effrayée et sidérée, a tu pendant des années, persuadée que c’était de sa faute.
Une autre des raisons pour lesquelles la victime ne parle pas, c’est la peur intense vécue lors de l’acte de violence sexuelle souvent majorée par des menaces explicites (« Si tu en parles, je te tue », ou « Si tu en parles on t’enverra en foyer », ou « Si tu en parles, tu seras responsable du fait que j’aille en prison » etc.). Cette peur va demeurer malgré les années, comme celle d’un ancien enfant battu qui conserve au fond de lui la terreur vis-à-vis du parent violent, même si l'âge de celui-ci rend le danger peu vraisemblable, ou celle des personnes harcelées.
Enfin, et c’est le plus dramatique, la toxicité des abus et des viols est d’autant plus grande que se produit, au moment même de l'abus subi ou du viol, un clivage psychique à but de protection, qui fait que la victime, souvent « oublie » le viol, ou, du moins les affects liés au viol. Ceux-ci surviendront plus tard par irruption dans la conscience à des moments inattendus, et toujours d’une façon traumatique. Ce clivage psychique qui se met en place tout-de-suite donne parfois aux personnes qui entourent la victime, et parfois aux enquêteurs et juges, l’impression que ce récit apparemment désaffectivé ne peut correspondre à la réalité d'une violence sexuelle subie, ou que la victime était consentante.

Donc, des raisons pour que les victimes se taisent, il y en a beaucoup. Mais c’est vraiment effroyable, parce que, si le problème est traité rapidement, sur le plan affectif et judiciaire, les conséquences sont infiniment moindres. Dans ces cas, l’intériorisation d’un sentiment de culpabilité qui ne correspond à rien de réel, le sentiment de honte et de dévalorisation, et le renforcement du clivage psychique ne se mettent pas en place ou diminuent peu à peu, et n’ont donc pas toutes les conséquences que ces mécanismes ont en général à long terme sur les victimes. Le fait que le vrai coupable soit désigné par la justice dégage souvent la victime de cette intériorisation du sentiment de culpabilité qu'il lui a laissé avec son geste.

Ainsi, quand la victime parle, que ce soit immédiatement après les faits ou longtemps après, il s’ensuit un mouvement de libération intérieure de la gangue imposée par le traumatisme. C’est douloureux (à ce titre, le documentaire sur de jeunes victimes de Michael Jackson qui témoignent à l’âge adulte est très exemplaire; voir ici sur Wikipedia "Leaving Neveland"), et encore plus quand la chape de plomb est restée longtemps sur les épaules de la victime. Mais, après-coup, la possibilité de vivre vraiment commence à se développer. L'article de Mediapart relatant les témoignages des lecteurs de Mediapart sur l'importance qu'a eu pour eux le témoignage d'Adèle Haenel est très illustratif de ce sentiment double : douleur ou "lourdeur", et ensuite libération "Dans le sillage d'Adèle Haenel : un déclic collectif".

Celles qui parlent

Alors pourquoi cette parole publique de personnes connues ? Indépendamment du fait, cathartique même si douloureux pour elles, de sortir du silence, je pense qu’il s’agit, en exposant ce qu’elles ont vécu, de se dégager de la position subjective où les avaient mis leur prédateur. Ce mouvement est, entre autre, un mouvement de dégagement de la culpabilité des victimes. Et, dans la mesure où ce mouvement est public, il ouvre la possibilité pour bien d’autres victimes de se libérer de cette culpabilité imposée et traumatique.

Dans ce qui est arrivé à Adèle Haenel, aucun de de ceux qui critiquent sa prise de parole ne s’insurge sur le silence qui lui a été imposé depuis le début. Oui, j’écris bien « imposé ». Pourquoi ? Parce que personne, même parmi ceux qui avaient des doutes, ne lui en a parlé. Parce que personne n’en parle, du moins jusqu'à récemment! Et si personne n’en parle, comment un enfant pourrait-il en parler ? Or ce silence n’interroge pas tous ceux qui soulèvent la présomption d’innocence de celui qui est désigné, ou qui font l’hypothèse de nombreuses raisons, qu'ils sous-entendent bien moches, pour lesquelles quelqu’un de connu prendrait la parole afin de faire savoir ce qui lui est arrivé. Or, qui peut croire qu’une actrice connue a intérêt à raconter qu’elle a été violée si c’est faux? D’autant plus que celle-ci sait qu’elle peut être attaquée en diffamation.
En revanche, plus on parle de ces questions, plus les personnes non connues concernées (et elles sont nombreuses) vont pouvoir réaliser ce qu’elles ont vraiment vécu et sortir de la confusion que j’évoquais au début de mon texte, plus elles vont pouvoir s’exprimer tôt, et moins les conséquences seront graves.
Enfin on peut espérer que les prédateurs, soit comprendront la souffrance de leurs victimes (mais j’ai quelques doutes sur le nombre de conversions possibles à ce niveau : il y en aura, certes, mais…) soit se retiendront par peur. Je crois plutôt à çà.
De plus, les témoins, ceux qui ont des doutes, peuvent poser des questions, essayer d’en parler à celle ou celui dont ils supposent qu’il ou elle est victime. Et pour cela il faut prendre le temps, aider à l'émergence d'une parole difficile. Des professionnels de l'écoute peuvent aider. Mais aussi ils peuvent demander des explications à celui dont ils trouvent le comportement louche, ou interroger des proches afin de vérifier s’ils partagent les mêmes suspicions. Enfin ils peuvent, s’ils estiment le danger réel et qu’il s’agit de mineurs, alerter les services sociaux.
Et, n’en déplaise à d’autres femmes connues qui défendent, elles, la liberté d’importuner, moi, je défends la liberté de ne pas être importuné, et cela s’appelle le respect. Car si l’on habitue une partie de la population à trouver normal d’être importunée par l’autre, on n’aide pas la personne qui a été violée à trouver la force d’attaquer son violeur, ni celle qui est susceptible d’être agressée d’alerter et de se faire aider avant.
Or c’est ce qui se passe depuis des siècles, non?

Ceux qui se sentent plus victimes que coupables

Je voudrais rajouter une remarque sur la sortie du film de Roman Polanski "J'accuse". Je m'apprêtais à aller voir ce film, non à cause du réalisateur dont je n'ai vraiment aimé aucun film, mais à cause du sujet et des critiques, qui étaient plutôt laudatives. Et puis la réaction de Valentine Monnier m'a interpellée. Non pas parce qu'il s'agirait, 44 ans après les faits, de clouer au pilori un homme. Mais parce que cet homme a apparemment officiellement utilisé la promotion de son film pour se poser en victime. Victime, donc, de femmes qui le poursuivraient de leur vindicte pour des actes qu'il n'aurait pas commis (alors qu'il a lui-même plaidé coupable pour rapports sexuels illégaux avec une mineure, qu'il a été condamné pour détournement de mineur, et a fui la justice en cours de procès). On peut considérer qu'il s'agit donc de quelqu'un qui, loin de regretter publiquement d'avoir pu faire du mal à quelqu'un, et même éventuellement à plusieurs personnes (mais l'on ne peut assurer ceci puisqu'il n'y a pas eu de jugements), continue de soutenir que c'est lui la victime. Et utilise son talent de cinéaste, et le fait qu'il soit connu, pour faire la publicité de ce point de vue. Le fait qu'il pense éventuellement être réellement victime dans cette affaire, sans évoquer le vécu de la jeune fille de 13 ans avec laquelle il a eu ces relations sexuelles, suscite ma réflexion. En effet de nombreuses autres personnes, interpellées après-coup sur un acte de cette sorte, même effectué dans l'inconscience de la souffrance infligée, vont ressentir ensuite un énorme sentiment de culpabilité. Cela s'est vu avec ceux qui ont commis d'autres agressions, tels des actes de torture pendant la guerre d'Algérie, par exemple, ou d'autres crimes de guerre, ou des violences faites en groupe. Et c'est, selon moi, pour cette victimisation que le cinéaste suscite encore des réactions de rejet. Non pour ce qu'il a fait, mais pour son attitude vis-à-vis de ce qu'on lui reproche. C'est, d'après ce qu'elle en dit, cela qui a poussé Valentine Monnier à intervenir.

Comme je l'ai écrit plus haut, l'un des facteurs les plus lourds de conséquences pour les victimes, c'est qu'elles se sentent, à tort, coupables. Ainsi l'intérêt des procès est, entre autre, la reconnaissance de la non-culpabilité des victimes. C'est pour cela que c'est important que les femmes connues parlent : elles montrent ainsi qu'elles savent ne pas être coupables. Et c'est ce qui peut libérer d'autres victimes encore écrasées par ces sentiments de culpabilité et de honte.

Je n'irai pas voir ce film.

 

 

 

 

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