Mon grand-père aussi était cheminot

Cheminot un jour, cheminot toujours ? Ou comment la notion de service public transcende les générations.

Mon grand-père était cheminot mais je ne l'ai pas connu, la maladie l'ayant emporté avant ma naissance. Il allait devenir conducteur de train quand la maladie a cassé son rêve. Ensuite, resté simple cheminot, il a continué de vivre pour les « Chemins de fer », ponctuant les balades familiales à la campagne, à la recherche de champignons ou en route vers les ruisseaux à truites, de remarques rythmant la marche « Ah, c'est l'express de 10h22... ». La légende familiale est ainsi riche d'anecdotes liées aux trains et à la mission de mon grand-père.
Lui et ma grand-mère habitaient une cité d'ouvriers de la SNCF, dans un appartement à l'étage. C'était petit et leurs quatre enfants dormaient dans la même chambre. Mais ils avaient l'eau courante et une vie beaucoup plus agréable que celle qu'avait vécue leurs propres parents. En effet ceux-ci étaient issus d'un monde rural où, dans son enfance, et dès huit ans, ma grand-mère passait la moitié de l'année à garder des vaches plutôt que d'aller à l'école parce qu'il n'y avait pas assez pour nourrir tout le monde, malgré la frugalité des repas, essentiellement à base de châtaignes en hiver... Des décès nombreux dus à des épidémies et l'aridité de leur vie conduisirent chacun de mes deux grands-parents à quitter au même moment la campagne afin d'aller tenter leur chance à la ville : c'est là qu'ils se sont trouvés et que le fait de rentrer aux chemins de fer, pour mon grand-père, a ouvert l’accès à un certain degré d’ascension social et, en prime, au bonheur.
« La cité » avec une vie sociale très riche entre les ouvriers, le train gratuit qui permettait à mes grands-parents de partir le dimanche avec leur progéniture pour pêcher les poissons qu'on allait manger au retour, le sentiment de faire partie de la famille des employés de la SNCF avec les menus avantages liés à ce statut, oui, c'était pour mes grands-parents un privilège qu'ils savouraient (du moins tant que la guerre n'est pas venue mettre du malheur dans la maison). Pour ma mère et ses frères et sœur aussi. Et je réalise maintenant que cela m'a beaucoup plus influencé que je ne l'aurais pensé.
Peut-être, en effet, que c'est dans cette tradition cheminote qu'on peut trouver chez moi les racines de mon absolue solidarité avec les ouvriers et les salariés, avec les chevilles ouvrières de notre société, qui font marcher le système en étant souvent royalement méprisés par ceux qui utilisent leur force de travail pour leur vie de nantis. Il est probable aussi que ma détermination à soutenir la notion de service public s'est ancrée dans cette histoire familiale, que je ne connais pourtant que par ouï-dire.
Si ma grand-mère a arrêté l'école à huit ans, c'est parce que son propre père était mort, et que le manque d'argent avait rendu cela nécessaire. Une fois mère de famille, elle fera des études de ses enfants un combat personnel, combat qu'elle gagnera puisque trois de ses quatre enfants deviendront enseignants. Sa propre fille, ma mère, continuera la lutte, nous permettant d'accéder à des professions de niveau supérieur.
La mort de mon arrière-grand-père, mort jeune alors qu'il travaillait dans une ferme dont il n'était pas propriétaire, n'aurait pas eu les mêmes conséquences quelques années plus tard, après la mise en place de la Sécurité sociale. De même, c'est le statut de cheminot qui a apporté la stabilité et une certaine aisance sociale à la famille de mes grands-parents, sans lesquelles ma mère n'aurait pu acquérir le niveau qu'elle avait.
Comme beaucoup de français, je suis le produit d'un ascenseur social qui a utilisé le labeur comme levier. Pas l'héritage, pas les avantages acquis, non, le travail, et une conception naissante d'une nation qui protège et encourage. Sécurité sociale, service public et Éducation nationale.
Comme nous en sommes loin désormais...
Dans le concert des nations, notre petite musique redistributive et protectrice s'est tue pour participer au chœur du capitalisme triomphant. Nous nous sommes laissés prendre aux discours menteurs et volontairement anxiogènes de ceux qui nous enjoignent d'accepter la perte progressive des acquis sociaux pour ne pas rester « sur le bord de la mondialisation en marche ». Or, c'est justement en abandonnant peu à peu nos lois sociales et redistributives, en acceptant que nos services publics perdent leur vocation d'être au service du public, et ce, au nom de la concurrence mais, en réalité, pour ne pas concurrencer le capitalisme, que nous allons rester sur le bord, à manger des châtaignes polluées dans un environnement détruit par le réchauffement climatique, à travailler sans limites, pressurés par un management pervers et aux ordres, craintifs d'un chômage inéluctable et anxieux d'une retraite indécente. Et, surtout, sans espoir de bonheur pour nos enfants.
Alors oui, je me sens, je suis « cheminote », je travaille en EHPAD, à la Poste, à Pôle emploi. Je suis étudiante, lycéenne et je défends des études ouvertes à tous, parce qu'on peut être peu performant dans le secondaire et trouver sa réussite à la fac, et que l'université ouverte à tous les bacheliers c'est la seule façon d'éviter qu'encore une fois les enfants de riches, pouvant bénéficier de cours particuliers payants, aient plus de chance que les enfants des pauvres.
Je suis tout cela, et je suis pour que la guerre que les riches mènent aux pauvres et à la classe moyenne soit gagnée par ces derniers.
Les riches n'auraient pas besoin d'un Président ? Alors pourquoi l'ont-ils ?

Le mouvement qui gronde, n'est-il pas le résultat d'une prise de conscience généralisée de la véritable aliénation progressive que nous vivons et dont nous sommes les victimes ? Ne serait-il pas temps que le gouvernement se souvienne qu'il est au service du peuple, que c'est le peuple qui gouverne ? S'il croit que parce qu'on a dupé celui-ci un jour, on va le duper toujours, il commet une grave erreur, et prend, pour l'avenir, une très lourde responsabilité. Espérons que ceux qui orchestrent cette dangereuse marche en avant néolibérale sauront tenir compte des signaux d'alerte et admettre leurs erreurs. Mais, quand on voit la violence dirigée vers les mouvements sociaux contestataires, on peut penser que rien n'est moins sûr, tant le pouvoir semble mépriser ceux qu'il a mis désormais en position d'adversaire au lieu de les servir, c'est-à-dire les citoyens.

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