Gerbe nationale

Le soir du 14 juillet, j’ai vu la gerbe à la télé Mais cette fois de révolution Il n’en était pas vraiment question

 

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Qu’il était beau, ce spectacle pyrotechnique! En tout cas, filmé et mis en musique, l’ensemble était grandiose. La Tour Eiffel, vieille dame de fer un peu ringarde, était magnifiée par les jeux de lumière qui la faisaient vibrer et ruisseler de couleurs, au rythme de musiques et de chansons évoquant Paris ou la France. Mais est-ce que c’est la distance qu’apporte la vision sur un écran, ou le fait de ne pas partager l’émotion avec une foule fixant des yeux le ciel traversé de zébrures étincelantes ? Cette fois, dans « feux d’artifices », j’ai surtout retenu « artifice »…

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai un petit attendrissement pour le 14 juillet. J’ai des souvenirs de fête populaire, de bals de villages, de fusées lancées vers le ciel et se reflétant sur la rivière, avec, en décalé, le bruit sourd de la détonation et son odeur caractéristique. Je me revois, les pieds dans l’herbe, partageant avec des gens de tous âges ce plaisir enfantin, et faisant des « Oh ! » devant une succession de gerbes particulièrement réussie. Cette liesse populaire, cette ferveur partagée avait un sens, celui de l’anniversaire de la prise de la Bastille, symbole de ce cadeau que le peuple français s’était fait à lui-même, un jour : une Révolution…

La simplicité des feux d’artifice de ma jeunesse souligne la munificence du spectacle auquel nous a convié Monsieur le Président de la République. Le concert de musique qui a précédé le feu d’artifice a d’ailleurs été qualifié sobrement de « plus grand évènement de musique classique au monde » sur France-info : "Un événement musical planétaire. Considéré comme le plus grand événement de musique classique au monde, le concert de Paris réunit les plus grands noms de la discipline..."
Et pourtant, le spectacle visuel et musical lui-même, riche et varié, ne m’a apporté aucune émotion. Et, au lieu d’évoquer l’anniversaire de la Révolution française, il m’a semblé plutôt y trouver comme une nostalgie de la monarchie, nostalgie que notre Président semble supposer chez les français, alors que c’est peut-être plutôt de la sienne qu'il s'agit (comme son parcours inaugural au Louvre le laisse supposer). La République, dimanche soir, a voulu en mettre plein la vue à ses sujets, peut-être pour mieux les dominer. Mais dans la journée, c’est au propre, si l’on peut dire, que des manifestants et des passants en ont eu plein la vue, puisque des gaz lacrymogènes semblent avoir été tirés, là aussi, pour mieux dominer ceux qui se permettent de réclamer à haute voix la démission du Président ?
Irrésistiblement je pense en effet aux feux d’artifice de Versailles, lesquels, certes, n‘étaient pas faits pour les gueux mais qu’ils voyaient peut-être de loin, comme les paysans regardaient passer la cour en calèche et baissaient leur chapeau. Nous sommes, me semble-t-il, censés courber la tête devant le pouvoir. Nous ? Gilets jaunes, manifestants, opposants, cégétistes, chômeurs, retraités, journalistes, photographes… Le bras armé du pouvoir est de plus en plus armé, les droits de l’homme de plus en plus foulés aux pieds. L’avancée d’un pouvoir autoritaire se fait à pas comptés, mais sans faillir.
Les lectures que j’ai faites concernant l’itinéraire personnel de notre Président sont concordantes sur un point : même si celui-ci a laissé entendre qu’il s’était fait tout seul et que sa candidature à l’élection présidentielle était le fruit du hasard, c’est exactement l’inverse. E. Macron, à lire ceux qui le connaissent et ont travaillé sur son parcours, calculerait ses coups longtemps à l’avance, et saurait tisser des liens avec tous ceux qui sont susceptibles de l’aider ultérieurement, même si ceux-ci sont ennemis entre eux (c’est le « en même temps »). Entre autre, je conseille la lecture de "Le grand manipulateur" de M. Endeweld, chez Stock, très détaillé et argumenté.
Donc, si l’on met en relation ce fonctionnement personnel, la dérive monarchique d’un pouvoir qui ne cesse d’affaiblir les corps intermédiaires et tous les contre-pouvoirs, la dérive autoritaire de ce pouvoir avec l’acceptation de plus en plus nette par ce dernier d’entorses aux principes de notre République (rappelons, pour ceux qui sont en train de l'oublier notre devise nationale « Liberté, Égalité, Fraternité », à mettre en rapport avec les tirs de LBD ou de grenades lacrymogènes sur des manifestants pacifiques et les arrestations "préventives" de membres importants du mouvement des Gilets jaunes) la politique ordo-libérale qui casse notre système social et va mettre un nombre incalculable de gens en grande difficulté, on peut se demander : vers quoi nous mène E. Macron ? Et de qui est-il le serviteur fidèle ?
Des pistes ? Il a participé au mouvement des « Young leaders » de la « French-American Foundation ». Et il est allé au Bilderberg avant son élection.
Et peut-être que les gens qu’il a rencontré dans ces cercles n’appréciaient pas une France insolente, exemple heureux d’une démocratie sociale qui marchait, mais où les profits des capitalistes étaient freinés par des lois du travail et des lois sociales contraignantes pour les employeurs et limitantes pour les bénéfices des actionnaires. Un dernier indice : j'ai entendu E. Macron critiquer ceux qui manifestaient le jour du 14 juillet, en évoquant ce jour d'hommage aux forces armées. Dans son discours, où alors j'ai mal entendu, aucune référence à l'avènement de la Révolution française, ni à la prise de la Bastille.

Enfin je voudrais dire quelque chose de la Tour Eiffel, notre dame de fer à nous. Eh bien je ne l'ai pas reconnue. Entre les allusions patriotiques que l'on retrouvait dans le spectacle, et la présentation glorieuse de sa forme, évoquant un phallus géant se dressant dans la nuit éclairée de gerbes colorées, j'ai ressenti comme un malaise : à la vieille dame, témoin cacochyme d'une des premières expositions universelles, s'était substituée un symbole de la force centralisée, quelque chose qui ne me semble pas de bon augure. Mais je dois être trop imaginative...

 

 

 

 

 

 

 

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