La boom des boomers

« OK, boomer! » La première fois que j’ai été interpellée de la sorte, je n’ai pas compris. Et, si le regard du jeune qui accompagnait la formule indiquait qu’il s’agissait d’humour, je sentais cependant que j’étais identifiée à une confrérie globalement ridicule… Donc je me suis renseignée.

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Alors, c’est vrai, je l’avoue, je fais partie des boomers, anciennement baby-boomers. Groupe censé avoir bénéficié d’un après-guerre de reconstruction, riche en idéologie sociale et libertaire, et avec un accès au progrès technologique favorisant une libération inédite des contraintes du quotidien. Les boomers ont fait mai 68, ils ont marché en sabots et en robes made in India, sont allés s’installer à la campagne pour fuir la société de consommation, ils ont acheté pour rien des maisons décaties qu'ils ont transformées en habitations de valeur, ils ont vécu l’amour libre et l’accès à la pilule, avant que l’arrivée du sida ne vienne donner un grand coup de frein à cette recherche effrénée d’un Eden ici et maintenant. Mais les générations suivantes leur reprochent d’avoir profité des progrès du XXième siècle et de toutes les ressources de la planète sans penser un instant aux conséquences ultérieures de leurs choix hédonistes.

Même si, prudemment, je me suis tenue à l’écart de tout ce qui me paraissait trop aventureux ou trop inconfortable (les sabots, c’est exotique mais extrêmement désagréable si c’est utilisé pour autre chose que pour marcher dans la gadoue…) j’ai vécu cette parenthèse enchantée comme une chance inespérée de partager l’ouverture au monde de (presque) toute une génération. Mes amis voulaient « changer la vie » moi je trouvais qu’espérer déjà l’améliorer c’était déjà assez enthousiasmant, et plus réaliste. On parlait de l’humanisation des hôpitaux, du dialogue dans l’entreprise, on écoutait les représentants des élèves.
L’université était un merveilleux, et changeant, melting-pot, le lycée même était devenu un endroit où les élèves parlaient politique et faisaient des sittings, ou des grèves, s’ils n’étaient pas contents des décisions prises par l’administration ou le gouvernement.

Comme j’ai aimé ces années! Et comme j’ai apprécié de pouvoir faire coexister la poursuite d’études fort sérieuses avec une succession de fêtes et de rencontres improbables! Je me souviens de cette amie, surgissant dans notre groupe avec son auréole d’infirmière dans l’humanitaire qui revenait de je ne sais quel pays en crise, et qui fumait du cannabis à longueur de soirée, prenant de plus des amphétamines et pouvant boire jusqu’à faire des comas éthyliques qui nous inquiétaient fort. Je me demandais comment elle pouvait assurer sa fonction en soumettant son organisme à tous ces produits. Je garderai longtemps en mémoire celui qui nous avait distribué ses disques parce qu’il allait partir en Inde. Il n’est jamais parti, mais il a été tellement abîmé par tout ce qu’il ingérait qu’il a fini par donner un coup de poing au plus pacifique d’entre nous, sans raison. Quelque temps plus tard il a été rencontré dans la rue, affolé par le nuage bleu qui le poursuivait pour le tuer.

Dans notre groupe, ouvert et sympathique, se croisaient à l’époque des étudiants, des jeunes qui travaillaient plus ou moins, d’autres qui passaient leur temps à écouter ou à faire de la musique, souvent avec l’appoint de quelque produit… On allait à des concerts, on partait le soir pour la plage. On avait nos boîtes, aux ambiances hippies ou rock, l’entrée était gratuite et on dansait comme des fous. On passait chez les uns ou chez les autres, on y dormait parfois, on refaisait le monde. Nous avions en commun la volonté de ne rien faire qui soit lié à une convention ou à un conformisme, très conscients que chaque acte est un choix. C'était la jeunesse, mais c'était surtout "notre" jeunesse qui avait, plus qu'à d'autres époques, vraiment l'impression qu'elle allait construire un monde différent.

Et puis le punk est arrivé et, si on a dansé aussi sur « God Save the Queen », le slogan « no future » a eu l’effet d’une douche froide. Le risque de mort par le Sida aussi.

Nos rangs se sont peu à peu clairsemés: ceux qui avaient pu tenir bon sur leurs études ont constitué le noyau résistant du groupe. Les autres se sont parfois exclus d’eux-mêmes, tel celui qui, devenu voleur, a « emprunté » la bicyclette de l’un d’entre nous. Certains sont vraiment devenus des drogués ou des alcooliques, dont on apprenait des nouvelles fort peu réjouissantes, de temps en temps. La plupart sont sortis de leurs consommations excessives sans séquelles et se sont insérés dans une vie classique, parfois en devenant amateurs de bons vins.

Mais jamais, jamais, on n’a arrêté de faire des fêtes. Dans des jardins, ou dans des intérieurs de plus en plus bourgeois, avec de moins en moins de circulation de joints, de moins en moins de ces souleries épiques qui semblaient tourner à la compétition de vomis.
Celui qui parlait basque dès qu’il avait trop bu a continué à faire la fête, mais dans la langue de Molière; celles dont le charme éveillait, tout-à-fait innocemment, l’appétit des hommes présents sont devenues mères de famille et n’ont plus suscité la jalousie discrète des autres filles…
Nous nous sommes embourgeoisés, mais ce plaisir de danser ensemble nous est resté. Tous les ans, et souvent plusieurs fois par an, nous nous retrouvons avec le même plaisir, chantant « Marcia, elle danse… » (les Rita Mitsouko) ou « On a tous dans le cœur une petite fille oubliée… » (Laurent Voulzy) mais aussi « I can get no… satisfaction… » (les Rolling stones)… Avec, en fin de soirée, les rockers purs et durs qui dansent, une guitare invisible dans la main, sur « Smoke on the water » (Deep purple) juste avant de se séparer, épuisés mais contents…

Je peux confirmer que le rock, sans la drogue, ça conserve. Et aussi que des liens forts existent entre nous, liens dont la musique est le ciment. C’est ainsi que les musiciens du groupe ont ritualisé la fête de la musique en concert privé, invitant chacun à chanter. Et nous venons tous.

Cette année, j’avais prévu de m’y mettre aussi. Cela aurait été Barbara…

Mais cette année, il n’y aura pas de fête. Ce que ni le temps, ni les changements de vie ou de ville n’ont pu produire, un sale petit virus a réussi à le faire. Si nous sommes encore, dans notre groupe de boomers, capables de danser sur des rocks plus ou moins endiablés, nous entrons cependant, pour la plupart, dans la zone d’âge où le virus pourrait être fatal.
Nous n’avons pas essayé de faire une vidéoconférence de nos folles soirées. En effet: que serait le rock sans le contact?…

Alors on pense à tous ces changements en cours, au réchauffement climatique, à la crise économique, à la pollution, au déclin des abeilles, à la fonte du permafrost, la Covid 19 n’étant qu’un des avatars de ces multiples catastrophes en cours, mais aussi une conséquence de la mondialisation des échanges et des politiques de rationnement des services publics. Et on se demande s’il avait raison, l’autre, avec son « No future! »? Et on se demande comment on aurait pu empêcher çà…

Non, sale petit virus, tu ne nous aura pas. On va continuer à aimer la vie et à aimer faire la fête. On va continuer à aimer chanter et danser, et à aimer être ensemble. On ne va pas se sentir coupables de se retrouver, on va juste faire attention.
Et on va continuer à espérer que la vie l’emporte sur la mort, l’espoir sur le défaitisme, la lutte sur la passivité, l’intelligence sur la communication d’emprise.
Donc on va vérifier si cette maladie continue, ou pas, d’être mortelle, et on va trouver des moyens pour rester fidèles à nous-mêmes et pour vivre vraiment. On va réfléchir avec ceux qui sont nés après les boomers (et qui nous en veulent avec raison de notre insouciance passée, mais mortelle) à ce qu’il faut mettre en place pour arrêter ce capitalisme du désastre, et on va se donner les moyens de le faire. Il va falloir du courage pour casser le pouvoir des géants du Capital, mais à tous, on peut y arriver. On doit y arriver. Mais pour cela il faut sortir de ce vain conflit générationnel, car, dans l’histoire, les ennemis de la planète ne sont pas les boomers, mais les géants de l’industrie et de la finance. Il est important de ne pas se tromper d’adversaire et de ne pas se laisser diviser. D’ailleurs le mouvement hippie s’est accompagné d’une critique aiguë de la société de consommation avec de nombreux retours à la terre. Un de mes amis d’enfance avait appris avec ses parents à faire du compost et essayait de consommer le moins possible, d’autres sont partis élever des chèvres dans des lieux paumés pour vivre de la vente de leur fromage sur les marchés locaux, etc. Mais ces choix individuels ne sont rien en face de la promotion universelle de la consommation de masse. Il faut donc frapper collectivement, et plus fort. Les citoyens utilisent peu l’outil du boycott, ce qui est vraiment dommage car, utilisé largement, cet outil démontre que les plus riches de la planète ne le sont que parce que nous consommons leurs produits.


Il faut utiliser toutes les ressources de notre intelligence collective pour opérer le changement d’orientation indispensable, je dirai même vital, pour que nos enfants, et petits-enfants, aient un avenir. Mais il faut s’attendre à une force de réaction énorme de la part des géants du Capital. Donc nous avons besoin des forces de la jeunesse.


Ok Millennials?

 

 

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