Présidentielles: penser législatives

La ficelle est grosse et d'autant plus visible qu'elle est utilisée à chaque élection. Mais rien n'y fait, presque tout-le-monde tombe dans le panneau : les médias aux ordres, bien sûr, mais aussi parfois ceux qui ne le sont pas, ainsi que les citoyens, de tous bords. Jusqu'aux dirigeants politiques qui présidentialisent les élections, y compris ceux qui auraient intérêt à ne pas le faire.

Et donc on nous ressert encore la même soupe, la prétendue alternative qui veut nous faire choisir encore ce que l'on ne veut pas, afin d'éviter ce que l'on ne veut pas non plus.

Et si l'on sortait de cette fausse question ? Si l'on arrêtait de réagir de façon pavlovienne aux stimuli que les experts en communication d'influence agitent devant nos yeux jour après jour ?

Si deux termes d'une alternative ne nous conviennent pas c'est que la question est mal posée et qu'il faut trouver d'autres alternatives.

Choisir entre Macron et Le Pen ? Penser législatives.

Qui vote les lois en France, le Président ? Non, les députés et les sénateurs. Que peut faire un président qui n'a pas une chambre à sa botte ? Inaugurer les chrysanthèmes. Cela tombe bien, celui que l'on a sait très bien faire ça. Et, en ce qui me concerne, cela ne me dérangerait pas que celui-ci utilise le talent que l'on peut lui reconnaître dans la représentation mémorielle, à condition qu'il le fasse à temps plein. Pour le reste, j'aimerais pouvoir compter sur un Parlement qui nous fasse sortir du présidentialisme pour mettre en place un vrai régime parlementaire, une 6ème République audacieuse et au service du peuple, bref un Parlement élu dont la première tâche serait de mettre en place une Constituante, paritaire bien sûr. Comme au Chili : « Au Chili, des élections historiques » de Camille Audibert ici.

Tout le reste n'est que gesticulations pour nous faire oublier que nous avons (encore) le droit de voter pour des gens qui nous représentent et vont voter des lois dans notre intérêt, ou pas. Stratégies pour nous faire croire qu'il n'y a qu'une politique possible, pour nous amener à penser que la dérive néolibérale, antisociale, autoritaire et liberticide qui enfle chaque jour, sous prétexte de covid ou de différents assassinats, et bientôt sous celui de la dette, ne peut être arrêtée dans son élan. Effets de communication d'influence qui amènent les mécontents à penser que, puisque l'élection se résume au choix entre Macron et Le Pen, il vaut mieux ne pas voter.

Mais les élections ne se résument pas aux présidentielles, et même ces dernières peuvent présenter d'autres alternatives que ce choix-là, cela dépend de nous. Et, de toute façon, si nous ne pouvons pas empêcher ce funeste choix de deuxième tour, il suffira de voter en masse aux législatives contre les alliés politiques d'un président que l'on estime dangereux pour nous. Et si l'on me dit que "La cohabitation, on a déjà essayé, c'est invivable" je demanderai si cinq ans de pleins pouvoirs ne représentent pas un danger bien plus grand... Le calendrier électoral a été judicieusement choisi pour accentuer le côté présidentiel de notre régime et envisager les législatives comme un écho des présidentielles, une façon de donner au président tous les moyens de gouverner, faisant fi de la séparation des pouvoirs qui est pourtant constitutionnelle. Un Parlement qui n'est qu'une chambre d'enregistrement ne sert à rien, on peut le constater tous les jours.

Et, bien avant cela, se déroulent fin juin (le 20 et le 27) les élections départementales et régionales. N'est-ce pas déjà une opportunité de reprendre le pouvoir ? de "leur" reprendre le pouvoir? Les enjeux qui sont devant nous, de la gestion de la suite de la pandémie, à celle du réchauffement climatique et de l'écologie, en passant par les choix à faire devant la crise économique à venir sont d'une importance majeure et engagent l'avenir de la planète et ce que nous laisserons à nos enfants. Plusieurs politiques sont possibles: le maintien des acquis pour ceux qui en ont au détriment de ceux qui en ont moins, ou un partage équitable des efforts, c'est-à-dire en demandant davantage à ceux qui ont plus? De véritables choix doivent être faits dans les années qui viennent concernant l'industrialisation, la consommation, l'énergie, le transport. Veut-on une politique qui soutient l'enrichissement des géants de ces domaines, ou une politique qui les oblige à restreindre leurs investissements (et donc leurs bénéfices) dans tout ce qui contribue à la dégradation de la planète et du vivant? Que veut-on pour nous et ceux qui nous suivront? Et pour obtenir ce que l'on veut, ne convient-il pas de démontrer une force collective, entre autre par nos votes, en face de ceux qui ont le pouvoir de l'argent?

La plus grande force des stratégies d'emprise, c'est de faire croire à ceux qui les subissent qu'ils ont la liberté de penser qu'ils n'ont pas d'autre choix que de faire ce que l'on attend d'eux. Alors que c'est là que réside l'aliénation: en réalité il faut prendre conscience de tous ces messages volontairement biaisés et répétés ad nauseam pour parvenir à se défaire de leur influence toxique. On n'est pas libre parce qu'on pense l'être, on est libre quand on sent, et qu'on reconnaît, tout ce qui peut nous empêcher de l'être.

Et, de ce côté-là, les dirigeants du monde contemporain, politique, médiatique et managérial, usent et abusent de techniques éprouvées, ou innovantes, afin de contrôler nos décisions.

À moins que nous ne les laissions pas faire.

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