"Test de population grandeur nature, 2024", fiction future

Enfin, on y était. Ce qu'avait prévu les Conseillers était enfin arrivé.Mais une chose est de prévoir des évènements à grande échelle, et une autre de voir se dérouler sous ses yeux des évènements susceptibles d'entraîner une révolution ou une guerre civile. Aussi, tout en se congratulant mutuellement de la réussite de leur plan, les Conseillers laissaient deviner, à quelque regard fuyant, à quelque fébrilité dans leur attitude, qu'ils étaient loin d'être tranquilles.

 © Liliane Baie © Liliane Baie

Enfin, on y était. Ce qu'avait prévu les Conseillers était enfin arrivé.

Mais une chose est de prévoir des évènements à grande échelle, et une autre de voir se dérouler sous ses yeux des évènements susceptibles d'entraîner une révolution ou une guerre civile. Aussi, tout en se congratulant mutuellement de la réussite de leur plan, les Conseillers laissaient deviner, à quelque regard fuyant, à quelque fébrilité dans leur attitude, qu'ils étaient loin d'être tranquilles.

Pourtant, le plan avait été préparé de longue date, et il s'était déroulé à merveille. Et les quelques voix discordantes qui s'étaient fait entendre lorsqu'il avait été discuté, s'étaient tues depuis longtemps. Ainsi la question morale et celle des conséquences à long terme, ainsi que la question de la dangerosité du plan n'étaient plus abordées par personne, notamment depuis les démissions forcées des Conseillers ayant osé émettre des réserves.

Aussi, quand après la décision de la Présidente, le plan s'était mis en place, chacun avait utilisé son zèle au mieux au service de la réussite de celui-ci. Et le succès était total.

C'est le territoire 17 qui avait été choisi : en effet cet ancien « pays » (mot banni depuis le redécoupage de la surface du globe en territoires sans frontières pour les échanges d'argent et de marchandises ; les hommes, quant à eux, ne pouvant se « dépayser » que pour des raisons professionnelles) avait toujours été récalcitrant à la mondialisation, et il fallait lui donner une leçon. De plus, le côté facilement insurrectionnel de son peuple faciliterait l'étude qui était programmée. En effet, le gouvernement du monde était confronté à un problème. Même si l'asservissement du peuple était acquis, celui-ci acceptant sans broncher un travail très dur et une vie de misère, pour peu qu'il ait l'impression d'être libre(notamment en votant), et qu'il dispose d'un accès large à l'industrie du divertissement, il subsistait des îlots de contestation. Certains de ces contestataires prônaient la déconsommation, mais d'autres appelaient à l'insurrection. Et ça, c'était embêtant...

La surface de la terre était vaste, et il convenait de peaufiner les stratégies à mettre en place pour anéantir la contestation qui pouvait naître dans un territoire avant qu'elle ne puisse contaminer les territoires voisins.

C'est ainsi que Terr 17 était devenu sans le savoir terrain d'expérimentation. Il avait été décidé de mettre en place des règlements détruisant de plus en plus les droits du peuple, pour savoir jusqu'à quel point on pouvait passer par voie légale d'un régime théoriquement démocratique à un totalitarisme de fait. Chaque cran du resserrage de vis avait été calculé : les lois les plus liberticides, par exemple, passant pendant que l'opinion publique était volontairement attirée sur un autre sujet, aussi destructeur de liberté mais sans effet global et jouant sur les émotions.

Le Conseiller qui avait mené le projet avait été très clair :

« C'est une démarche à risque zéro, avait-il précisé, très content de son effet : soit on parvient à faire taire le peuple d'une façon jamais obtenue par les régimes agissant par la force. Soit le peuple finit par se révolter, et, là, nous saurons le réduire au silence. Il suffira de créer des émeutes dans les banlieues : quelques bourgeois ayant à souffrir des émeutiers, et l'opinion publique acceptera la reprise en main par la force que nous avons préparée... ».

Quand un Conseiller téméraire avait suggéré que la situation pouvait échapper et que l'on pouvait obtenir une guerre civile, avec des pertes en vie humaine que la situation initiale ne justifiait pas, il avait, par ces mots, signé son inscription au chômage : il s'était alors, en effet, fait toiser par la Présidente qui avait repris la métaphore culinaire qu'elle affectionnait « On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs ! ». Les Conseillers doutaient fort que cette héritière ait jamais cassé un seul œuf de sa vie, mais ils savaient aussi qu'elle n'avait effectivement aucun scrupule... La question morale fut balayée ainsi définitivement.

Quant à la question du risque, elle ne se posait pas, pour la Présidente, puisque celle-ci n'aurait aucune hésitation à faire intervenir les divisions des territoires voisins si c'était nécessaire : l'intérêt de la disparition des frontières, c'était aussi que les traités et le défense du territoire avaient du même coup perdu tout leur sens. Désormais, la gouvernance mondiale pouvait déployer le corps police-armée comme bon lui semblait sur la planète, la seule limite étant qu'il fallait d'abord créer les conditions pour que la population toujours « bêtement droitdel'hommiste » estime cette intervention nécessaire. Mais les médias s'employaient correctement à faire ce travail de préparation des esprits, ainsi que les enseignants qui étaient tous nommés par le gouvernement.

Oui, mais voilà que le peuple de Terr 17 était maintenant dans la rue. Et le nombre de manifestants ne disait rien de la rage active qui avait envahie une majorité des citoyens : certains, de plus en plus nombreux, semblaient prêts à tout. Le gouverneur était devenu d'ailleurs extrêmement impopulaire, et un certain nombre de Conseillers se demandait maintenant s'il n'aurait pas mieux valu créer cette situation dans une population moins éduquée, et sur un territoire plus escarpé freinant les déplacements. Ils se disaient aussi que Terr 17 avait conservé, malgré la disparition délibérée du nom des pays – disparition allant jusqu'à l'interdiction de mentionner le nom de l'ancienne patrie - une très bonne image chez les autres citoyens du monde. Une attaque massive de celui-ci par l'armée internationale, s'accompagnerait d'autant de chances de faire peur aux citoyens que de risques de provoquer une contagion de la révolte.

Les Conseillers étaient habitués à la guerre économique, ils n'avaient aucun scrupule à réduire des peuples entiers à la misère. Mais ils n'avaient jamais réfléchi vraiment au fait que leurs décisions risquaient faire couler du sang, beaucoup de sang. Ce n'était pas des guerriers, mais des stratèges en chambre, téméraires sur les marchés et dans le monde de la grande industrie, mais vivant par ailleurs dans une douceur quotidienne à mille lieues d'un affrontement militaire : ils n'avaient pas pensé qu'il allait falloir peut-être gérer une vraie guerre, fonction pour laquelle ils n'étaient pas préparés et qui les rebutait vraiment...

Or, le grand État-major des armées, lui-même, n'était pas complètement aux ordres. Maltraité ces dernières années à cause de son pouvoir potentiel, il n'appréciait que modérément ce gouvernement de comptables au service des puissances d'argent, qui n'avait d'autre stratégie à long terme que d'enrichir les plus riches. Le management culpabilisant et infériorisant (à coup de diminution d'effectifs ou de moyens) n'avait pas marché sur ces hauts gradés qui avait gardé, pour certains d'entre eux, une idée noble de leur fonction. Mieux : ces attaques n'avaient souvent servi qu'à augmenter encore leur défiance.

C'est ce qui inquiétait les Conseillers : comment déployer rapidement une action d'envergure efficace si la direction des armées avançait à contre-cœur ?

La question était donc, lors de ce grand Conseil extraordinaire de la Présidence réuni en urgence, de savoir si l'on apaisait la population en lâchant du lest sur les réformes, ou si on laissait encore monter l'exaspération d'un cran.

Tous étaient certains d'une chose : la Présidente ne saurait pas faire marche arrière. Elle avait mis son point d'honneur à tenir bon sur le sujet-prétexte qui avait mécontenté le peuple, et elle risquerait de ne pas céder, allant au bout d'une attitude qui mènerait rapidement le pays à une guerre civile meurtrière qui pourrait faire rapidement tache d'huile. Or, maintenant que l'insurrection avait commencé, l'issue de celle-ci ne paraissait plus du tout aussi assurée qu'elle ne l'avait été dans le programme établi à l'avance : les stratégies de division, pourtant savamment entretenues, ne marchaient plus, car les groupes s'étaient trouvé un ennemi commun. Du coup, la léthargie ambiante s'était transformée en un bel enthousiasme collectif, poussé par le désespoir. Il faut craindre les peuples qui n'ont plus rien à perdre : les Conseillers en étaient bien persuadés. Mais la Présidente ne quitterait son attitude que si on la convainquait que ce retrait transitoire la conduirait à la victoire dans un deuxième temps... Car sinon, sûre d'elle-même, elle ne pourrait jamais envisager de simplement céder. Or, elle n'écoutait personne.

Il allait falloir se montrer très persuasif...

 

 

Ce texte est une fiction, toute ressemblance avec des faits réels n'est que coincidence. Il est publié aussi dans l'édition "Fictions futures".

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