Le Covid-19 et moi

Il m’est difficile d’écrire depuis l’annonce du confinement, alors je m’interroge. Pourquoi donc, recluse comme chacun, ne me suis-je pas précipitée sur mon clavier pour jeter les réflexions que suscitait cette situation singulière? Cela m’aurait paru pourtant naturel, et je crois même que j’aurais pu essayer d’apporter quelques notes d’humour à cet emprisonnement immérité.

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Mais je ne ressens ces temps-ci aucun élan vers l’écriture, et le confinement atteint aussi mes pensées qui restent bien tranquilles à l’intérieur de moi.
Tranquilles? Peut-être pas…
Et là je vais être obligée de parler un peu de moi.
Juste avant le confinement j’ai perdu quelqu’un d’une pneumopathie. Ma mère. Elle vivait en EHPAD et avait un peu perdu la tête, ce qui m’avait valu quelques échanges à la Prévert, notamment lorsqu’elle m’avait expliqué que les autres résidents n’étaient pas du tout intéressants, mais que, heureusement, elle pouvait parler à son escargot.
« Tu es sûre Maman? Mais un escargot, ça vit dehors… »
« Mais bien sûr que je le sais qu’un escargot ça vit dehors! Mais pas le mien. Le mien, il vit dans ma chambre… »
« Et il te parle? »
« C’est surtout moi qui lui parle, mais il me répond et çà me fait de la compagnie… »
Connaissant bien, évidemment, l’auteure de mes jours, j’avais fait venir un proche pour savoir si elle se moquait de nous comme elle en avait l’habitude ou si elle était vraiment partie vers l’ouest des pensées. Aucun doute, me dit-il après une visite, elle n’est plus là. Je compris donc que ma mère finirait sa vie en « yoyotant de la touffe » selon l’expression qu’elle utilisait elle-même, avant…
Lorsque l’on m’a annoncé qu’elle ne parvenait pas à guérir d’une « grippe qui était tombée sur les poumons » j’ai compris que c’était grave et, effectivement, malgré l’antibiotique et l’oxygène, elle est partie pour de bon courant février.
Ma famille a pu assister aux obsèques, et à l’incinération. Après la cérémonie, j’ai plaisanté « En tout cas, moi je connais le patient zéro! ». On est bête, parfois, quand on est assailli de sentiments douloureux.

Et puis l’épidémie, dont on parlait déjà, s’est rapprochée de nous. Et l’histoire de mon deuil a rencontré celle du deuil de la bonne santé de notre nation.

Ainsi les cendres de ma mère. Je devais aller les chercher pour ensuite les répartir au bord d’un fleuve avec mes proches, comme elle me l’avait explicitement demandé. Mais j’ai préféré attendre que les autres membres de ma famille soient présents parce que la perspective de sortir du crématorium avec ce qui restait de ma mère dans un panier au bout de mon bras, et de poser l’urne sur une étagère, ne me paraissait tout simplement pas possible. Je ne sais pas comment font les autres…
Hélas, quand nous avons pu nous organiser, c’était trop tard: je ne pouvais plus aller chercher les cendres au crématorium, et on me prévenait que celles-ci allaient être transférées au service des pompes funèbres. Lesquelles, contactées plusieurs fois, ne pouvaient pas me dire où elles étaient. À ce jour, j’en suis toujours là, mon deuil est en transit comme les cendres de ma mère, dans un no man’s land du recueillement où nous sommes désormais nombreux, en France et ailleurs.

À ce premier traumatisme, s’est donc rajouté l’enfermement et, à la fin de la vie de ma mère, la fin de ma vie d’avant, de notre vie d’avant.
Au début, je n’y avais pas cru, à ce virus. Certes, je voyais bien qu’il était contagieux et qu’il se répandait vite, mais le chiffre de la mortalité en Chine, rapporté à la population chinoise, me laissait penser que l’on faisait beaucoup de bruit pour pas grand-chose. J’ai compris ensuite que, si les autorités chinoises avaient informé la communauté internationale assez tôt, ils avaient en revanche vraisemblablement beaucoup minimisé le nombres de morts. On sous-estime souvent la capacité des gouvernants à mentir...
Je ne parlerai pas ici de la gestion de la crise, car nombreux sont les commentateurs qui ont documenté largement cet aspect fort inquiétant des choses. En fait, gestion est le mot juste, management conviendrait aussi. Mais si la gestion est nécessaire, je considère que ce qui manque cruellement ce sont des dirigeants qui anticipent: gouverner c’est prévoir, ce n’est pas gérer. Gérer, les administrateurs s’en occupent. Mais pour anticiper qu’il faudrait des masques et des tests de dépistages, par exemple, il faut avoir une vision globale et prospective des choses. Et un peu de jugeote. Le « sérieux » et la « gravité » qu’a revendiqués notre président ne valent rien quand il faut prévoir aujourd’hui ce qui sera nécessaire demain et après-demain. De nombreuses enquêtes vont être diligentées pour vérifier si l’exécutif a failli, et si oui à quel point.

Le confinement, je savais qu’il allait arriver et je m’y suis préparée, achetant des biens de base malgré les moqueries de ceux qui trouvaient cela grotesque. Ce qui m’a surprise et déstabilisée, c’est le changement dans le travail. Au début je me suis dis, comme beaucoup, comme les enfants « Chouette! Quinze jours de vacances… ». Mais j’ai très vite déchanté, inquiète pour les personnes et les situations dont je m’occupais. Depuis, je gère la crise, et ça va. C’est fatigant, mais ça va.
Mais me reviennent les paroles inaugurales d’E.Macron « Nous sommes en guerre ». Je ne suis pas d’accord avec ce point de vue. Le confinement n’est pas une arme de guerre, c’est une stratégie de prévention pour que les personnes âgées et malades ne tombent pas comme des mouches, c’est un effort collectif qui est demandé aux personnes bien portantes pour protéger les plus fragiles. Et c’est bien de le faire.
Mais cet effort a un coût, énorme, et bien plus important que ce qui concerne juste l’économie. Nous avons dû nous adapter à une contrainte extrême (je rappelle que la punition suprême, en France, c’est la privation de liberté). C’est ce choc qui m’a rendu muette un certain temps. Nous sommes tous en prison dans nos maisons et nos appartements, certains n’auront bientôt plus à manger, le moral de tous est en péril. Les violences, les crises d’angoisse, les états dépressifs, les suicides vont avoir tendance à se développer, et on en a déjà des signes. Et par rapport à cela, est-il vraiment souhaitable de monter les gens les uns contre les autres en stigmatisant ceux qui vont dans les parcs alors que c’est permis, ou ceux qui font leur jogging alors que c’est autorisé? On connait la stratégie de « diviser pour régner », mais est-ce vraiment nécessaire de traquer ceux qui échappent au confinement, lesquels sont souvent des personnes avec des difficultés pour lesquelles la société n’a pas de solution? Ne vaut-il pas mieux miser sur la responsabilité collective et la compréhension?
N’est-il pas indécent et dangereux de mentir à des citoyens à qui on demande un tel effort, ou de les menacer? Combien de personnes pensent que c'est bien se s'empêcher de sortir pour faire son temps autorisé d'exercice ou ses courses et restent enfermées strictement chez elles, de plus en plus stressées?
Quand on demande une union nationale à un peuple, un tel effort collectif, ne vaut-il pas mieux axer ses messages sur la tolérance et le soutien de l’autre? Si chacun d’entre nous appelait telle ou telle personne qu’il connait et qui est seule ou âgée, est-ce que cela ne serait pas favorable à un mouvement d’entraide dont nous avons tous besoin? Je sais que beaucoup le font, et internet est une mine d’information sur le génie populaire, sur tout ce que peut produire l’intelligence collective et individuelle. Mais le rôle de l’État, dans une situation si difficile, serait selon moi de favoriser les initiatives d’aide et de soutien.
J’aimerais que nos dirigeants soient à la hauteur de ce peuple, mais ce n’est pas le cas. Ils sont petits, ils « suivent » la crise au jour le jour. Nous on s’en fiche du nombre quotidien de morts ou de ceux qui sont sortis de l’hôpital, surtout quand on sait que les morts en EHPAD n’étaient pas recensés jusqu’à une certaine date.
Ce que l’on veut c’est avoir des gouvernants qui comprennent vraiment que c’est leur idéologie néolibérale de destruction des services publics, couplée en France à une centralisation administrative qui veut tout contrôler (ce qui la rend particulièrement inefficace), qui est responsable du fait que l’évolution de cette maladie est si mauvaise dans un pays évolué comme le nôtre.
Ce que l’on veut c’est qu’ils se sentent responsables du gâchis mortel que représente le fait de ne pas avoir tout mis en œuvre pour que les soignants et tous ceux qui étaient en contact avec du public, et la population en générale, puissent bénéficier de masques.
Ce que l’on veut c’est qu’ils reconnaissent et regrettent de ne pas avoir favorisé l’usage de tests dès les premiers signes, suivis d’un vrai isolement, et de tests pour l’entourage, et de ne pas tout faire pour que des tests sérologiques puissent être fabriqués en nombre le plus vite possible afin de permettre aux personnes immunisées de sortir du confinement.
Ce que l’on veut c’est qu’ils se saisissent de ce que nous traversons pour penser à une sortie de crise entièrement tournée vers la lutte contre la pollution et le changement climatique, la prévention sanitaire et le soutien social. Et cela autrement que par des belles paroles.
Ce que l’on veut c’est qu’ils sauvent tous les « petits » qui risquent ne pas se relever de la crise. Les « gros »? Ils n’ont qu’à commencer à moins payer leurs actionnaires, cela leur fera de la trésorerie…

Est-ce que les personnes que nous avons mises aux commandes en 2018 en sont capables?
À votre avis?

 

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