Il est gentil, lui? Réflexion sur la communication présidentielle

Est-il nécessaire de revenir encore sur une des nouvelles petites phrases du Président de la République? Peut-être. Car même si celles-ci n'ont pas la profondeur ou l'humour de celles de Charles de Gaule ("La guerre, c'est comme la chasse, sauf qu'à la guerre les lapins tirent") et ne resteront probablement pas à la postérité, elles sont cependant fort éclairantes.

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Le rythme des glissements sémantiques macroniens étant assez rapide, peut-être que l’on a oublié l’une des dernières envolées de notre Président. Ou alors on aura retenu seulement ce merveilleux « patachonner » verbe dont nous sommes nombreux à avoir appris l’existence grâce à la subtilité, d’autres diront la préciosité, du langage présidentiel. Pour ceux qui veulent se renseigner, c'est repris dans La Voix du Nord du 14 janvier.
On peut lui accorder cela : si Sa Grandeur Présidentielle n’est pas très au point dans le dévoilement des ressorts secrets de son projet de réforme des retraites, elle poursuit cependant le noble dessein d’améliorer le niveau culturel de ses administrés en enrichissant ses échanges avec le peuple de mots antiques et, somme toute, amusants.
Mais l’époque n’est pas à la rigolade.
Donc, avant d’accuser son interlocuteur « Vous patachonnez dans la tête ! »  M. Macron avait commencé (en réponse au professeur de mathématiques qui l’avait interpellé) par une affirmation très intéressante, à mon sens :
« Monsieur, je suis gentil, moi. Vous êtes là, vous criez à partie et vous n’êtes pas sympathique, ni respectueux. Faisant fi de tout ça, je viens vous voir et je parle. Ne me donnez pas de leçon de respect je vous en prie ou appliquez-les à vous-même ! ».
Alors je demande : il est vraiment gentil, lui, notre Président? Qu’est-ce qu’être gentil? Ne pas hausser le ton? Mimer l’empathie?
Ou bien être bienveillant et avoir le souci de l’autre?
On aura compris que je pense que notre Président, s’il sait très bien jouer le gendre idéal, a un petit souci du côté des la bienveillance, qu’il semble avoir sélective.
Ainsi, s’il s’alarme d’un groupe d’opposants au projet de réforme des retraites tentant d’exprimer leur ressentiment dans les locaux de la CFDT (soutien objectif de la réforme à points) il n’a pas un mot de compréhension ou de soutien pour les victimes de violences policières, expression qu’il réfute d’ailleurs, comme si, refusant de nommer la chose, il la faisait, du coup, disparaître.
C’est gentil, çà?
C’est gentil de laisser la police continuer, semaine après semaine et mois après mois, à lancer des grenades lacrymogènes sur des citoyens pacifiques, voire à leur tirer dessus avec les LBD, ou les frapper alors qu’ils sont à terre ?
Mais allons plus loin : c’est gentil d’attaquer le droit du travail et de raccourcir la durée d’indemnisation du chômage alors qu’il n’y a pas davantage de travail, ce qui va précariser encore plus des populations déjà blessées par la difficulté à trouver un emploi?
C’est gentil de détruire un système de retraite qui a fait ses preuves depuis des décennies, alors qu’il suffisait de demander à la population si elle était d’accord pour envisager d’augmenter les cotisations quand cela deviendra, peut-être un jour, nécessaire pour équilibrer les régimes (et j’ai une idée de la réponse…)? C’est gentil, donc, de faire un formidable cadeau aux fonds de pensions, et en particulier aux fonds de pensions américains qui vont être sous peu en difficulté (à moins qu’ils ne le soient déjà) sur le dos de futurs retraités français qui, eux, n’auront personne pour renflouer ces fonds quand eux partiront à la retraite? C’est gentil de préparer la ruine des futurs retraités, ceux qui auront la retraite soi-disant universelle, qui sera en fait une retraite de base à peine plus élevée que le minimum vieillesse, et ceux qui auront cotisé pendant 20 ou 30 ans à des retraites par capitalisation pour n‘avoir peut-être rien en bout de course?

La gentillesse, quand ce n’est qu’un élément de communication, c’est simplement un outil de manipulation.
Mais, autant certains ont été séduits par les sourires et la « gentillesse » de notre Président, autant la réalité de ce qui se cache dessous apparait à de plus en plus de monde : c’est le visage du capitalisme autoritaire qui transparaît dans certaines formules, mais surtout certaines décisions. Non : dans toutes les décisions. Il n’y a pas une seule réforme qui soit faite dans l’intérêt des citoyens. Je ne suis pas la première à le dire : notre Gouvernement actuel ne donne pas le sentiment qu’il gouverne pour le peuple, mais contre lui, au bénéfice des plus riches et de la finance.
Cependant ce serait une erreur de rendre E. Macron responsable de tout : je ne lui crois pas une telle envergure de pensée. Notre Président est à l’image de ce qui se passe désormais dans l’entreprise : « on » a fait monter à ce poste quelqu’un qui avait le profil, mais ni l’expérience, ni le génie. N’est pas Napoléon qui veut.
En revanche, on sait bien que donner une fonction élevée à quelqu’un qui, logiquement, n’aurait pas dû l’avoir, en tout cas, pas si vite, conduit ce fraîchement promu à se défoncer, servilement, pour prouver qu’il mérite sa promotion. Je n’explique pas autrement la façon dont ont été recrutés les candidats députés macroniens. Mais cela concerne aussi le général en chef…


Cependant de multiples questions se posent, notamment sur la façon dont ce Président inexpérimenté va gérer l’incendie qu’il a lui-même allumé.
Cette question pose d'abord celle de ses éventuels soutiens. Est-ce que les financiers internationaux qui ne supportent pas, et ce depuis longtemps, cette France insolente qui démontrait que l’on pouvait bien traiter ses citoyens, ses malades, ses pauvres, et ses vieux, et être quand même la 5ème puissance mondiale (alors que c’est, malgré tout, un fort petit pays) n’auraient pas pour projet de lui casser les reins, à ce pays si fier de son art de vivre?
Quand « ils » se sont attaqués à la Grèce, et que le terme de PIGS a été employé pour désigner les pays du Sud qui freineraient l’Europe, j’ai pensé qu’ils allaient faire les chose progressivement : attaquer la Grèce, puis le Portugal, l’Espagne et l’Italie. Pour finir par la France. Je crois que l’ordre a été modifié, c’est tout.
En effet, le virage de F. Hollande qui a révélé son adhésion au néo-libéralisme par ses décisions, après son élection, a ouvert la voie à un E. Macron, pourtant encore plus libéral, puisque le prétendu socialiste avait trahi. La France est désormais un terrain d’expérience pour les réseaux capitalistes internationaux. Ce qui est assez inquiétant.
En effet, l’élite au pouvoir est, de façon évidente, détachée de la réalité des citoyens qu’ils voient comme des feignants un peu sots et attachés à leurs privilèges. Cependant ils ont quand même quelques retours du terrain qui leurs disent de freiner un peu.
Mais les inspirateurs du macronisme, les ultra-riches, les banquiers internationaux, Black-Rock, que soufflent-ils à l’oreille du Président ? « Tiens bon ! On est avec toi !… » ? Eux ne risquent pas grand-chose, même si le pays est à feu et à sang. Et ils savent bien que la prise de pouvoir totale et définitive du néolibéralisme sur le monde ne se ferait pas sans heurts. Le fait que les peuples se réveillent un peu partout ne leur fait pas bouger un sourcil : après toute crise, même destructrice, il y a toujours à reconstruire, et ils seront là, fidèles au poste, pour proposer leur généreuse aide à la reconstruction… Après un petit intermède de dictature militaire, quand même.
Je dramatise? Certainement.
Ou pas.

Mais, outre la question des souhaits de l’oligarchie internationale pour la France, une inconnue demeure, et c’est la question présidentielle. On sent que notre Président est horrifié que l’on puisse s’en prendre à sa personne (ce qui me fait penser qu’il n’avait pas clairement pris conscience de ce que veut dire « être impopulaire » pour un Président). N’oublions pas que, à part ses deux échecs à Normale Sup, il a plutôt réussi ce qu’il a entrepris, et qu’il me semble être entouré de personnes qui le prennent pour un génie. Et c’est bien dommage. Va-t-il savoir tenir compte de l’opposition croissante du peuple contre sa politique ou va-t-il continuer sur sa lancée et considérer que les grèves et les manifestations contre ce projet de loi ne sont que les derniers soubresauts inévitables d’une démocratie sociale en train d’agoniser? Qu’il ne s’agit donc que de l’hyper-réactivité d’un peuple français qu’il va bien falloir faire rentrer dans le rang?

Et quant à nous, qu’allons-nous faire si le Président s’entête et fait passer son projet en force?
Faudrait-il lâcher ?
Après tout, cela ne semblerait pas si compliqué : il suffirait de se laisser faire. Comme pourrait le dire une femme maltraitée : « C’est de ma faute s’il est méchant, j’aurais dû l’écouter et faire ce qu’il disait, c’est ce que je vais faire… ». Ainsi, en courbant l’échine, notre pays reprendrait peut-être sa marche paisible, les grévistes se referaient une santé et on risquerait moins d’avoir l’oeil crevé par un tir de LBD. La retraite par petits points, on l’aurait aussi du coup… Tout irait bien, ou presque, au pays du macronisme accepté.
Mais est-ce que ce serait mieux de façon durable?
Est-ce que l’acceptation par le peuple d’une réforme qui lui nuit et dont il ne veut pas empêcherait une rechute de la contestation à l’occasion de la prochaine avancée néolibérale macronienne, l’attaque de la Sécurité Sociale? Je ne le crois pas.

Alors existe-t-il une alternative ? Oui, de la même façon que l’on peut divorcer d’un mari maltraitant, même s’il déclare à tout-le-monde qu’il est gentil, on peut cesser de voter pour des néolibéraux masqués, même s’ils font les gentils…
On peut défendre notre modèle social.
On peut défendre la retraite de nos enfants.

 

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