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Billet de blog 22 avr. 2019

Comme une fourmi jaune

J'ai entendu, sur une chaîne de radio, un responsable de police s'offusquer du rejet que rencontrent les forces de l'ordre de la part des Gilets jaunes. Celui-ci comparait la situation d'aujourd'hui avec des mouvements sociaux du passé et ne comprenait pas la colère actuelle des manifestants contre la police.

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Je me suis demandé si l'interrogation ainsi formulée était réelle ou si, une fois encore, c'était l'auditeur qui était pris pour un idiot...

Sympathisante du mouvement depuis le début j'ai participé à la plupart des manifestations et je peux dire que leur déroulement explique bien le désamour des Gilets jaunes pour la police.

Alors j'explique, pour ceux qui auraient encore des doutes.

Lors des premières semaines du mouvement, les manifestants répétaient, entre autre, le slogan « La police, avec nous !!! ». De même les rapports avec la police n'étaient pas toujours mauvais sur les ronds-points. Mais ce slogan a peu à peu disparu devant la répétition des violences policières : avant de savoir que certains avaient la main ou le pied arraché, ou autre blessure, nous avions tous vécu des interventions disproportionnées de la police, notamment la destruction des cabanes sur les ronds-points, ou des jets répétés de gaz lacrymogène sur un cortège pacifique, voire des tirs de LBD effectués, semble-t-il, au hasard alors que les vrais casseurs, très reconnaissables, n'étaient que rarement empêchés de nuire.

Vis-à-vis de certains représentants des fdo, on pourrait se demander si le délinquant c'est vraiment le casseur, ou le manifestant. Ce ne serait pas étonnant, d'ailleurs, puisque nos dirigeants, et donc responsables, n'ont, me semble-t-il, jamais eu un mot de commisération (et je ne parle même pas de regret ou d'excuse) vis-à-vis des blessés : le manifestant, par son acte de manifester, apparemment, mérite d'avoir l’œil crevé ou le crâne fracturé. Il participait à une manifestation non autorisée, donc il l'a bien cherché ! Ou, plus exactement, il n'a pas été "sage"...

Je croyais que le droit à manifester était constitutionnel (et dans la mesure où des manifestations sont interdites je me demande si ce droit est réellement respecté) et que la Loi du Talion était depuis longtemps tombée dans les oubliettes de l'histoire. Eh bien non : en France, en 2019, on peut se trouver blessé à vie parce qu'on se trouve à un endroit où, pour les autorités, on ne devrait pas être (en tout cas, pour manifester, parce que si c'est pour faire ses courses, pas de problème, c'est curieux, non ?).

Comme la transgression d’État s'est faite progressivement, je crois qu'on ne se rend pas tous vraiment compte de l'énormité de ce qui est en train de se produire.

C'est là que je vais parler des fourmis.

Vivant en province, j'ai le plaisir d'être proche de la nature. Ainsi, quand les beaux jours arrivent, avec le soleil et la douceur de l'air, réapparaissent les fourmis qui se permettent de rentrer dans ma maison. Résolue à défendre la biodiversité et notamment les insectes, je serais toute prête à laisser ces exploratrices avancer dans mon intérieur, mais comme les impudentes se laissent aller à s'attaquer aux croquettes de mes chats, je réagis (d'autant plus que l'acide formique est toxique pour les matous...). Et les écrase du talon... Elles partent alors le plus vite possible dans tous les sens mais la lutte est inégale. Une fourmi, c'est fragile : le travail est vite fait. S'en suivent quelques jours de paix, puis d'autres bataillons reviennent...

Hier, samedi, c'était moi, la fourmi, avec mes petits camarades de manif.

Je m'explique. A Bordeaux le nombre de rues où les Gilets jaunes peuvent manifester le samedi a diminué comme peau de chagrin. Ainsi, après être partis comme d'habitude de la Place de la Bourse nous sommes allés sur les quais, puis nous avons remonté le Cours Victor Hugo. Là, la rue Sainte-Catherine, longue artère commerçante, était bloquée par les forces de l'ordre alors que nous étions en début de manifestation et qu'il n'y avait jamais eu de dégâts à cette heure-là (les casseurs arrivent plus tard, vers 16h30, 17h). Certains ont, semble-t-il, tenté en vain de forcer le barrage, puis nous avons sagement suivi le seul chemin possible, vers la rue de Cursol. Après un détour nous arrivons place de la Victoire, dont nous ne pouvons sortir que par le cours de la Somme qui part vers les Boulevards, à l'opposé du centre ville (l'itinéraire vers la gare est évité, peut-être à cause de plusieurs antécédents de heurts avec les forces de l'ordre). Courageusement et en chantant, on suit cet itinéraire original. Il y a des personnes âgées et des handicapés avec nous. Nous arrivons cependant quelques minutes après encore très nombreux sur les boulevards que nous empruntons. En continuant à entonner des slogans, nous arrivons à la barrière suivante. Là nous attendent des camions de police et des fdo, nous empêchant de passer. Je m'avance pour voir si on peut prendre la rue de Saint-Genès pour rentrer sur la ville : non, le chemin est barré aussi. Je sens le traquenard (ce n'est pas dur...) et je reviens sur mes pas pour repartir en sens inverse. C'est là que des grenades lacrymogènes nombreuses et agressives nous sont jetées, au milieu de la foule. J'en vois deux à un mètre de moi. Les gens crient, courent, affolés, je crains le pire. J'entends appeler les médics, je me sens mal et tente de courir pour échapper à cette suffocation. Certains se collent contre les murs ou dans les renfoncements pour se protéger. Je préfère fuir sans me retourner, avec l'impression que c'est la guerre et qu'on nous tire dessus.

Je suis une fourmi, et un pied géant, et bleu, m'écrase pour que je ne revienne pas.

Mais, et c'est la différence entre les insectes et nous, moi, je pense. Et ce que je pense, c'est qu'un gouvernement qui traite ainsi ses citoyens pacifiques, ne mérite pas que j'abandonne. Parce que des siècles qui ont amené à ce que la liberté, l'égalité et la fraternité deviennent les valeurs de notre République, et la base de nos lois, exigent que nous défendions celles-ci contre l'attaque tous azimuts des pouvoirs financiers, attaque qui s'en prend aussi bien aux pauvres et aux classes moyennes, qu'aux principes de notre démocratie.

Comme une fourmi je suis partie, en pleurant à cause des lacrymos et en ayant perdu mon souffle. J'ai fini par trouver un petit parc où je me suis reposée et où j'ai bu de l'eau. Des enfants jouaient. Ensuite, je suis retournée en ville pour acheter deux livres : « L'établi » de Robert Linhart, que je connais mais que je ne crois pas avoir lu en entier, et « Divertir pour dominer 2 ; la culture des masses contre le peuple », ainsi que "Les riches font-ils le bonheur de tous ?" de Zygmunt Bauman, préfacé par les Pinçon-Charlot.

Mais en écrivant ce texte, je sens encore l'odeur infâme de ces gaz.

Je crois que certains, parmi les forces de l'ordre (mais pas seulement), nous voient comme des fourmis. Quand on regarde les vidéos on est abasourdis, parfois, de constater la violence des gestes de certains. Sans le savoir, ceux-ci défendent les bonnes croquettes des chats bien nourris, ils sont le pied qui écrase pour que ces majestés continuent d'exploiter le peuple. Mais ils oublient qu'ils sont, aussi, le peuple, et qu'ils sont, aussi, exploités. Si beaucoup de leurs camarades souffrent et, parfois, se donnent la mort, ce n'est pas à cause des Gilets jaunes, mais à cause d'un type de management qui fait souffrir la France entière, pressurant chaque salarié au nom d'un impératif de productivité qui exige une soumission à des normes et des directives iniques, empêchant de bien faire son travail, avec toujours moins de personnel, et toujours plus d'exigences. Un management qui divise à l’intérieur des entreprises, publiques ou privées, parce que c'est plus facile de dominer et d'exploiter des gens qui sont divisés. Et qui divise aussi tous les intervenants de la société : les pas très riches et les très pauvres, les salariés du public et ceux du privés, les fonctionnaires et les usagers...

Alors que nous sommes tous soumis à la même emprise, aux mêmes mensonges, à la même pression. Et les bénéfices vont toujours aux mêmes, et c'est pour cela que les Gilets jaunes sont dans la rue, et ne sont plus dupes.

Et c'est pour cela que j'y serai encore la semaine prochaine, comme une fourmi jaune déterminée.

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