Pas moi !

Récemment, en pensant à ma vie, je me suis fait une réflexion qui m'a fait du bien : « Je n'ai jamais été violée ! Et donc j'aurai traversé toute ma vie de femme sans connaître cette horreur ». Un grand soulagement, et même du plaisir, a accompagné cette prise de conscience.

 © Edvard Munch © Edvard Munch

 

 

 

 

 

 

 

 

J'en ai connu beaucoup, des femmes qui ont été violées. Des femmes et quelques hommes, mais aussi un certain nombre d'enfants et d'adolescents, tous marqués à vie par ce traumatisme, avec des sentiments de culpabilité, de la honte, une vision très négative d'eux-même. Donc je sais que j'ai évité le pire, et de le réaliser m'a, oui, soulagée...

Et puis l'affaire de ce producteur harceleur et abuseur est sortie. Les témoignages d'actrices se sont multipliés. Puis ceux de femmes nombreuses, anonymes ou pas, qui ont vécu, elles aussi, du harcèlement sexuel.

J'en ai lu certains, de ces messages. Mais pas beaucoup parce que, très vite la mémoire m'est revenue...

 

J'ai dix ans, je prends le bus de ville pour revenir du collège.

Il est là, 15 ou 16 ans, des boutons, les cheveux gras, des lunettes. Un cartable plat qu'il pose par terre et qu'il pousse du pied pour le rapprocher de là où je suis, debout, accrochée à la barre du bus, le plus loin possible de lui. A chaque fois le même manège : il fait glisser son sac et se rapproche de moi un peu. il s'arrête, puis il recommence. Comment les adultes qui sont dans le bus ne le voient-ils pas ? Il finit par être assez prés pour mettre sa main sur la mienne contre la barre, en cachette. Je me sens coincée, j'ai peur, je ne sais pas quoi faire. Je retire ma main, il se rapproche et la recouvre à nouveau, c'est affreux. J'ai la nausée, je me sens mal.

Je me mets à vérifier s'il est dans le bus avant de monter. Si je crois le voir, j'attends le bus suivant. Au moins une fois, je descends du bus à mi-parcours. Je me sens perdue, je marche longtemps, la peur au ventre.

Jamais je n'ai parlé de ça avant d'être avancée dans l'âge adulte. Pourquoi ? La honte.

Le même bus. Une seule fois. Il y a du monde. Un vieux monsieur met sa main sur mes fesses. Je suis tétanisée et sidérée. Il a l'âge de mon grand-père... Je n'en ai parlé à personne pendant des années.

C'est l'escalier de mon immeuble. Il a 20 ans, moi, moins de la moitié de son âge. Mais il a une maladie qui fait qu'il ne va pas à l'école, ne travaille pas, marche mal avec des mouvements spasmodiques de tout le corps. On l'appelle « L'infirme ». Il est souvent devant sa porte et essaie de me coincer dans l'escalier pour me coller contre le mur. Il réussit à m’attraper mais, comme il est handicapé, je parviens en général à m'échapper de son emprise physique. Cependant, même quand j'y parviens, je me sens mal. Quand il arrive à m'immobiliser, c'est pour essayer de m'embrasser avec sa bouche tordue. Je suis dégoutée. J'ai donc très peur de descendre de chez moi car je suis aussi paniquée par l’ascenseur qui fonctionne mal. Mes parents ne se demandent pas pourquoi je répugne à aller jouer en bas.

Un adolescent de mon entourage. Je suis encore une enfant. Lors de jeux, il finit par m'attraper et se coucher sur moi avec des mouvements de son bassin contre moi que je ne comprends pas. Il est très tendu, me fait presque mal,  je m'échappe sans rien comprendre, confuse, hébétée. Cela se reproduit plusieurs fois. Je finis par m'arranger pour ne plus jouer avec lui.

« Baisse ton capot, on voit ton moteur ! ». Ce sont les garçons, ils rient et se moquent parce que je suis en jupe et ils font comme si « on voyait tout ». Je finis par mettre un short sous mes robes pour qu'on arrête de m'embêter.

Mais tout cela me semble normal. A part que je garde le silence sur ce qui représente une grosse partie de mes préoccupations à cette époque-là. J'ai souvent peur. J'évite les situations de danger.

 

 

Je passe sur les remarques des collégiens («  Tu as dessin aujourd'hui ? ». « Oui ». « Eh bien, on dirait pas... »- mais ça, encore, c'est drôle, ce qui n'est pas souvent le cas...) puis des lycéens : un bain de micro-harcèlement, parfois lourd, mais mieux vécu parce que les autres filles vivaient la même chose et qu'on parlait entre nous de ces « débiles de garçons... ».

 

A la fac, je passe un examen important. Nous sommes trois filles à ne pas être reçues alors que nous avons pratiquement la moyenne. J'interroge l'un des examinateurs : « On n'a pas relevé vos notes parce que vous êtes des filles, c'est moins important »... Le même nous ridiculisera sur nos capacités, une autre étudiante et moi, en début d'année suivante alors que nous seront toutes deux très bien reçues en fin d'année, mais c'est vrai qu'il n'était pas examinateur cette année-là.

J'effectue un stage sous le contrôle d'un senior. L'appréciation de celui-ci compte pour mon examen. En situation professionnelle devant un tiers il s'approche de moi, et, mine de rien, se colle contre moi. Il est debout, je suis assise et je ne vois pas comment je peux l'empêcher de se coller. Cela devient très gênant. La personne présente ne se rend compte de rien, je manque m'évanouir. Je ne me souviens plus précisément de comment cela s'est terminé, je cois que je suis sortie en trouvant un prétexte. Je me rappelle que c'était très confus dans ma tête « C'est moi qui imagine ça ou bien c'est vrai ? Comment je peux l’arrêter ? Si je dis non il va se fâcher et c'est grave... ».

 

J'avais vécu la même confusion mêlée d'angoisse quand un médecin du planning familial rencontré quelques années plus tôt pour une prescription de pilule aura des gestes plus qu'équivoques pour, me dira-t-il après, « tester ma sensibilité ».

Je ne dirai rien à personne de ces expériences confusionnantes et culpabilisantes.

Le senior, que j'ai ensuite soigneusement mis à distance pendant tout le temps de notre collaboration professionnelle, et que j'ai même contré avec succès pour non respect de règles professionnelles de base, m'a nui à plusieurs reprises dans ma carrière.

Au fur et à mesure, d'autres souvenirs me reviennent, que je ne vais pas détailler.

 

Alors c'est cela que vit une fille qui a envie de dire « Pas moi ! » ? Je crois que oui, ça ou d'autres évènements à peu prés équivalents. Et je pense vraiment que c'est là que se trouve la raison de l'écrasement professionnel et social des femmes. Qui ne trouvent souvent pas la force, même collectivement, de casser le plafond de verre.

Selon moi, toutes ces situations nous font revivre ce que Ferenczi a très bien décrit chez l'enfant abusé dans « Confusion des langues entre l'adulte et l'enfant » (texte ici sur psycha.ru, la partie essentielle se situe à peu prés au milieu du texte, à partir de "Les séductions incestueuses se produisent habituellement ainsi...") et qu'on retrouve dans les conceptions psychologiques du traumatisme et en particulier dans le syndrome de Stockholm ( sur Wikipedia) et l'identification à l'agresseur (sur Wikipedia). C'est-à-dire que ces situations nous font courir le risque de modifier la vision que nous avons de nous-mêmes : ayant subi une situation d'infériorité, avec de la peur, nous nous sentons inférieurs, et nous endossons la culpabilité de l'agresseur. C'est la victime qui se sent honteuse et coupable, et une partie de son psychisme donne raison à l'agresseur. C'est comme quand une femme battue va pouvoir, parfois, se plaindre de la violence de son compagnon, mais pour rajouter « Ce n'est pas de sa faute, il est fatigué en ce moment par son travail. Je le savais et je n'aurais pas dû l'énerver... ». Moi, j'appellerais cela le syndrome de l'esclave : comment obtient-on l'obéissance d'un esclave ? En l'infériorisant, en lui faisant peur, et en lui faisant subir des abus de pouvoir. D'ailleurs, le viol est une arme de guerre.

Il paraît qu'une femme sur deux aurait vécu des situations de harcèlement sexuel. Je fais l'hypothèse, finalement, que c'est beaucoup plus. Mais nous avons tellement intériorisé la domination masculine, et, du fait de la supériorité physique de l'homme sur la femme et donc du risque réel que cette dernière prendrait à s'opposer, nous sommes tellement dans un syndrome de Stockholm, où la peur, bien que parfois inconsciente, est constante, que nous oublions les situations traumatiques vécues, ou nous les minimisons, ou nous en endossons à tort la responsabilité. Et nous ne voyons donc plus que nous sommes les complices inconscientes de la domination masculine.

 

Alors, oui, continuons d'en parler, il y a encore à travailler collectivement sur cette question afin que nos filles et petites-filles, mais aussi nos fils et petits-fils, ne tolèrent pas et ne reproduisent plus ces abus d'un genre sur l'autre, afin qu'une partie des êtres humains ne se conduise pas comme si elle trouvait normal que le pouvoir soit réservé à l'autre, et que ceux qui ont le pouvoir comprennent qu'ils l'ont obtenu grâce à une confiscation . C'est à ce seul prix que les femmes pourront apporter à l'humanité tout ce dont elles sont porteuses et pourront peut-être contribuer à sauver notre monde de la catastrophe qui s'annonce, autant dans le domaine écologique, qu'éthique et démocratique.

Car la loi du plus fort est rarement la meilleure...

 

 

 

 

 

 

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