Suspendu à ses lèvres

Ce soir, notre président va nous parler. Encore. Et nous serons nombreux à être suspendus à ses lèvres. Encore. Enfin, vous serez nombreux à être suspendus à ses lèvres. Parce que pour moi, c’est non, définitivement non !


Bon, il est vrai que les parties labiales présidentielles ne m’ont jamais semblé assez fiables pour que j’envisage de m’y accrocher. Quant aux mots qui sortent de la bouche qu’elles constituent, il ne me serait jamais venu à l’esprit de m’y attacher, tant je connais l’art creux du discours de celui qui sait, surtout, parler, pour agir ensuite dans un sens souvent opposé à ces belles paroles. Pour ceux qui en ont le courage, j’avais écrit quelques billets avant les élections sur ce thème.
Or, demain, notre président va nous annoncer des nouvelles formidables. Demain nous allons savoir que la grande fête annuelle de la consommation va pouvoir avoir lieu. Alléluia!
Nous sommes enfermés chez nous, ne pouvant sortir que pour travailler et faire nos courses, ne pouvant pas aller marcher à plus d’un kilomètre de notre habitation, et tournant donc dans notre quartier comme un hamster dans sa roue, et tout cela avec la peur de ne pas avoir rempli l’attestation comme il fallait, ou celle d’avoir dépassé le satané kilomètre lors de nos courtes sorties. Nous pourrions nous sentir fiers du sacrifice de liberté auquel nous consentons pour sauver nos ainés et nos malades d’une maladie dangereuse surtout pour eux. Mais nous sommes tellement infantilisés et tellement conscients que ce n’est pas en marchant deux kilomètres dans un parc que l’on peut contaminer quelqu’un, que ce n’est pas de la fierté que nous ressentons, c’est l’insupportable conscience de la soumission à des ordres absurdes.
Donc, notre président (je sais, j’abuse du déterminant possessif, mais je m’inspire en cela de nos autorités qui n’ont que ces mots à la bouche « nos enseignants », « nos commerçants », « nos soignants »…) notre président, donc, va lever un coin du voile transparent et nous faire le cadeau de nous permettre de faire des cadeaux, ce qui va peut-être sauver un certain nombre de commerces de proximité. Cependant, pas de sport, pas de réunions entre amis, pas de petits restaus, même en terrasse, mais le loisir de dépenser son argent, encore et toujours (on est néolibéral, ou on ne l'est pas). Merci Monseigneur, vous êtes trop bon…
Une tactique connue pour assurer son autorité sur un groupe, consiste à employer très tôt un excès d’autorité, injuste de surcroit. Grâce à cela, la peur s’infiltre dans le groupe, en même temps que le souhait de ne pas devenir le bouc-émissaire du chef. Ainsi la division se déploie au sein du groupe, empêchant des alliances contre le chef, lequel a du coup plus de facilité à se faire obéir. Celui-ci pourra même sembler sympathique et devenir populaire quand il abandonnera (parfois momentanément) son abus de pouvoir...
Ainsi, demain, nous allons avoir la version « fin d’abus de pouvoir » (parce qu'il aurait été possible de continuer à faire des achats de proximité avec des mesures adaptées sans grand danger sanitaire). Peut-être même que l'on va voir son amplitude de marche étendue à 5 km, ce qui serait souhaitable pour la santé de "nos" concitoyens. Mais comme l’exécutif n’a rien à nous proposer d’autre que l’excès d’autorité, la soupe qui nous sera servie demain sera, je pense, à la fois bonne et mauvaise: « Good cop- bad cop », « en même temps »… Par exemple cela pourra donner « Vous avez suivi les consignes, et on en voit les résultats, ce qui nous permet d’ouvrir les commerces « non essentiels ». Mais le danger est toujours là, et si vous n’êtes pas raisonnables pendant les fêtes, c’est tout le monde qui le paiera en étant confiné en janvier, probablement jusqu’à la survenue d’un vaccin… ». Histoire de pouvoir resserrer les boulons en janvier, et de faire le généreux en février en soulevant à nouveau un peu le couvercle de notre aliénation et de notre réclusion.

Non, je n’écouterai pas le président demain. D’abord parce que je travaillerai, ensuite parce que je ne supporte plus de voir de la part de nos élus cette mise en scène, cette manipulation en marche où l’on fait des sourires devant la caméra, alors qu’on attaque profondément, outre notre liberté de déplacement, la liberté d’expression, la liberté de la presse, et celle de rendre compte des abus policiers (j’ai vu, lors des manifestations des Gilets-jaune, quelque chose qui ressemblait à de la répression en marche, et j’ai eu peur...). Mais je sais aussi que le projet contre les "séparatismes", renommé, avance … Et probablement d’autres projets controversés qui vont s’infiltrer sous forme de cavaliers législatifs.
Mais je n’écouterai pas, surtout, parce que je refuse cette mise sous influence.

J’ai recommencé à lire des livres commandés à ma petite librairie de quartier, je choisis désormais des programmes qui parlent d’autre chose que de morts et de Covid. Je ne veux plus de ce stress induit. Selon moi, si les citoyens français sont si déprimés, c’est parce qu’ils sont écrasés par des informations mortifères pluriquotidiennes, par un enfermement comme nous n’en avons pas connu depuis des générations, avec un manque important de relations humaines chaleureuses, par une absence de véritable concertation politique et une dé-démocratisation de notre République progressive mais impressionnante. Notre président pensait que les français avaient la nostalgie d’un roi, et il me semble que cette erreur fatale conduit sa gouvernance, sans qu'il ne mesure l'ampleur du gouffre qui le sépare de plus en plus des français. À moins qu'il n'en soit très conscient, au contraire, et que le projet de loi "sécurité globale" ne soit prévu en anticipation d'éventuelles révoltes populaires à venir.
Donc je n’écouterai pas, et je pense que je ne manquerai pas grand-chose. Mais, si c’était pourtant le cas, j’imagine que l’on m’apprendrait la bonne nouvelle assez vite…

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