Me too, les coups

Elle avait la main leste, du moins, c’est ainsi que les adultes qui nous entouraient parlaient de la propension de notre mère à nous frapper. Quand ils en parlaient. Mais le plus souvent pas un mot n’était dit sur cette violence quasi-quotidienne.

 
C’est drôle de l’écrire, mais c’est pourtant vrai, c’est comme cela que cela s’est passé, une violence presque quotidienne. Parce que si les coups n’étaient pas là, c’était la menace qui planait et qui nous figeait dans une tension permanente. Vingt ans plus tard, lors d’une longue et peu productive psychanalyse, j’avais fait un rêve assez parlant: j’habitais une maison qui s’appelait « Peur » et dont chaque pièce recélait un danger particulier. Mon psy silencieux n’avait rien eu à dire de ce rêve, pas plus qu’il n’avait dit un mot pendant des années de la violence de ma mère. Je n’ai jamais su s’il doutait de la réalité de ce que j’avais vécu, ou s’il pensait comme certains psys que c’est la même chose d’avoir vécu des situations traumatiques et de les fantasmer. Je me souviens qu’après une des premières séances où je lui avais dit (j’avais 18 ans) que ma mère s’arrangeait pour que je me sente coupable, il m’avait dit « Ce n’est pas que vous ne vous sentez pas coupable, c’est que c’est vous qui vous mettez ça dans la tête ». Exit la responsabilité maternelle, bonjour la culpabilité.
Des années plus tard une autre psychanalyste confirmera: « De toute façon, étant donné la façon dont vous avez évolué, votre mère a été une bonne mère pour vous quand vous étiez petite ». Elle était pourtant informée de ce que nous avait fait vivre cette « bonne mère »…
Même encore, en écrivant cela, j’ai des doutes moi-même, comme tous ceux qui ont été abusés. Par exemple j’écris « violence » mais me reviennent les paroles de ma mère, pour laquelle les gifles qu’elle nous donnait de sa petite main sèche étaient nécessaires pour nous éduquer. Je me vois, convaincue, faisant la leçon à mes camarades dans la cour de récréation: « Il faut taper ses enfants pour bien les élever! ».
Il est vrai que le conditionnement était parfait. Avant chaque claque elle précisait « Tu sais pourquoi tu vas l’avoir, ta gifle? ». Il valait mieux dire oui, parce que sinon la punition allait être plus lourde. On cherchait, et on finissait toujours par trouver ce qu’on avait pu faire qui avait déclenché l’ire maternelle. Parfois il fallait rechercher plusieurs jours en arrière: pour ma mère, l’éducation ne tolérait pas de prescription. Je rajouterai qu’étant institutrice, elle théorisait la double claque professionnelle: « Si je donne une seule gifle, j’ai les parents sur le dos. Avec une gifle sur les deux joues, ils pensent que leur enfant est en bonne santé… ».
Pour elle, on était toujours coupable. J’avais deux frères, et je l’ai entendu dire: « Quand ils reviennent de l’école je leur donne une gifle à chacun, je ne sais pas ce qu’ils ont fait, mais je sais qu’ils ont fait quelque chose. Après ils sont plus calmes. ».
On levait les bras pour se protéger: « Enlève tes mains, sinon tu vas l’avoir encore plus forte !».
Elle riait en racontant que mon plus jeune frère, parfois, lorsqu’elle le langeait, « gigotait » et devenait rouge, et que c’est à ça qu’elle comprenait qu’elle avait pris sa peau avec l’épingle à nourrice… Elle riait aussi quand elle racontait qu’elle avait utilisé une éponge grattante pour nettoyer les jambes de mon frère, et que, comme les marques foncées ne partaient pas, elle s’était rendu compte que c’était des bleus.

Nous avons tous eu des difficultés en grandissant. Pour moi une angoisse permanente, des phobies, un sentiment de culpabilité dont j’ai mis des années à me débarrasser, pour l’un de mes frères, son bouc-émissaire préféré, des conduites à risques qui ont nécessité aussi un gros travail sur lui-même. Quant au plus jeune, comme il me l’a confirmé récemment, entre mon attitude consistant à essayer d’être parfaite pour ne pas être tapée, et celle de notre frère qui, tant qu’à recevoir des claques, préférait les mériter, il avait choisi de se protéger en faisant ses coups en douce.
Comme ma mère adorait diviser pour régner, chacun d’entre nous pensait que les autres étaient privilégiés, et nous n’étions pas loin de nous haïr.

C’est récemment que tout a changé entre nous, le jour où nous avons commencé à vider la maison de ma mère parce que cette dernière était hospitalisée et devait aller en EHPAD. Cela faisait longtemps que nous avions pris nos distances avec celle qui avait continué à être toxique pour nous et nos relations bien après notre majorité. Nous avions souvent échangé sur ce que nous avions subi, et on était globalement d’accord sur le constat, ce qui nous avait rapproché, ainsi que sur la désolante inaction de notre père qui s'était borné à dire, parfois, « Allons, Suze… ». Plus tard il nous avait confié qu’il pensait que, étant enseignante, elle savait ce qu’elle faisait. Maintenant, je sais surtout qu’il avait peur d’elle, et qu’il n‘était pas assez courageux pour la contrer. Et que son salut, à lui, cela avait été de la quitter. C’était tout-à-fait compréhensible pour nous, étant donné le climat de reproches et de culpabilisation dans lequel elle le faisait vivre lui aussi. Mais cela nous avait laissés à la merci de notre mère, sans témoin, soumis en permanence à ses chantages affectifs et ses fausses tentatives de suicide… Merci papa!


Donc, nous voilà, plusieurs décennies après, dans cette maison moche, sale (je n’ai pas précisé que l’auteure de mes jours était d’une paresse sans nom, et que le grand âge n’avait rien arrangé à ce moindre défaut…) avec pour projet de trier, garder et jeter ce qui restait des achats compulsifs de notre mère. Nous avons plus jeté que gardé, mais nous avons surtout ri! Mais ri comme nous ne l’avions jamais fait ensemble! Vider cette maison nous a replongé dans des souvenirs, mais là, chacun n’était pas seul avec sa souffrance et ses doutes, son sentiment de culpabilité, là, enfin, chaque voix rencontrait celle de l’autre, et cela nous a plongé dans une douce euphorie et, surtout, cela nous a libérés. Nous avions vraiment vécu cela: nous avons vécu une enfance sous terreur. Quand le frère qui était le plus battu m’a dit qu’elle le terrorisait, alors que, devant les attitudes de défiance qu’il avait eu, j’avais toujours pensé qu’elle n’avait pas de prise sur lui, j’ai enfin compris que nous avions eu la même mère, un monstre.
Et c’était fini, définitivement. Avec son cerveau qui fléchissait et son corps qui la lâchait peu à peu, elle ne pouvait plus nous nuire. C’était elle, maintenant, qui avait besoin de nous, et nous n’étions pas obligés de nous occuper d’elle davantage que ce que la loi exigeait.
Je me suis vaguement demandé comment les voisins, informés de la cause de notre venue, avaient pu interpréter la joie bruyante qui nous a habité pendant que nous accomplissions cette tâche pourtant difficile.
Mais je n'en ai cure. Ils ne savent pas que, à la place que ma maman aurait dû occuper dans mon cœur, j’ai une pierre froide et dure, un îlot de souffrance pure, un sentiment de vide qui m’a beaucoup aidé à comprendre les personnes déprimées et traumatisées. Et mes frères ont le même manque.
Ce trou en soi, on ne le comble jamais, mais on peut refaire du tissu autour, on raccommode. Ce ne sera jamais comme si on avait été normalement aimé, mais le tissu peut être chatoyant, et renvoyer joliment la lumière. D’être passé si prés du précipice, et si souvent, et en être sorti, cela donne à la vie une valeur inestimable.
Quand on se voit maintenant, mes frères et moi, on s’amuse beaucoup. C’était déjà comme ça avant, mais c’est encore plus vrai, parce qu’on sait qu’on est des survivants. Elle voulait nous tuer, en vrai puisqu’elle nous en a plusieurs fois menacé « Si j’ai fait des enfants c’était pour les élever à deux, et pas seule, donc il vaut mieux que je meure, et je vous tuerai avec moi parce que je ne veux pas laisser des orphelins… ». Mais elle voulait aussi tuer notre identité, notre moi, nous faire plier à sa volonté et nous empêcher d’être heureux. Elle ne supportait pas qu’on lui échappe, même en pensée.
Elle a perdu.
Depuis qu’elle est morte je n’ai pas eu de peine, au contraire. J’ai vécu un grand soulagement, parce que m’occuper d’elle ses dernières années, alors que je ne ressentais pas d’amour pour elle, c’était dur. Je n’en ai pas trop fait, mais même ce que j’ai fait, j’ai dû l’arracher à ma profonde envie de jeter l’éponge et de faire comme si ce qui lui arrivait ne me concernait pas du tout.
Maintenant, je sais vraiment et profondément que nous avons été victimes d’une mère maltraitante, égoïste, manipulatrice, égocentrique, sadique, injuste, destructrice… Et que les coups n’ont été qu’un des aspects de sa maltraitance. Nous le savons tous les trois, et personne d’autre que nous ne sait à quel point c’est vrai, peut-être parce que personne ne veut le savoir.

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