Se raconter des histoires: la lettre au Père Noël

Cela fait longtemps que je m’interroge sur le rôle du Père Noël. Je ne parle pas des cadeaux apportés, soi-disant, par le barbu aux bottes fourrées et au manteau rouge, mais de l’utilité-même de ce mythe, transmis de générations en générations, et conduisant tous les parents à mentir de concert à leur progéniture.

Enfant, j’ai eu très vite des doutes sur la véracité de l’existence du Père Noël. Certains indices me conduisant à penser que mes parents faisaient eux-mêmes, et en cachette, les achats attribués au géant barbu, je suis allée explorer le lieu tabou que représentait la chambre de mes parents, et j’ai découvert là, au fond de l’armoire parentale, plusieurs paquets que, vous vous en doutez, je retrouverai quelques jours plus tard au pied du sapin. Cette découverte m’a remplie de fierté pour ma précoce clairvoyance, mais aussi de déception : c’était quand même une belle histoire que ma découverte volontaire venait de détruire d’un coup.
Cependant les ressources du psychisme sont inépuisables. Aussi, bien qu’ayant la preuve de la rouerie de mes parents, j’ai tenté le tout pour le tout: j’ai posé un ultimatum au Père Noël. Sans en parler à quiconque je lui ai dit, à celui dont l’image commençait à pâlir dans mon esprit: « Père Noël, peut-être que tu n’existes pas, mais si tu existes, prouve-le moi en me faisant le cadeau que je te demande, et dont je ne parle à personne d’autre qu’à toi ».
Ce cadeau, tant qu’à faire, était un merveilleux cadeau : un livre où, à chaque page, je pourrai réaliser un vœu. Je me perdais alors dans des rêveries sur ce que ces vœux quasiment inépuisables pourraient être.
Cette année-là, le matin du 25 décembre, j’ai reconnu les paquets déjà vus dans l’armoire. Et pas de livre magique. On m’avait offert, entre autre, un landau pour mes poupées, joli d’ailleurs: mais un landau, ce n’est pas un livre qui exauce les vœux. Outre les couleurs blanche et rose qui décoraient la future couche de mes enfants de celluloïd, deux lignes fines rose foncé partaient de part et d’autre de la poignée pour glisser sous la nacelle du landau. Mon cœur s’arrêta : peut-être qu’en suivant le fil je trouverai le livre magique ?...
Ce jour-là, j’ai définitivement compris que la magie n’existait pas, que les parents mentaient délibérément aux enfants, et que le Père Noël, le Dieu des enfants, n’existait pas.
J’ai cessé de croire aux histoires.
Mon défi non pascalien à moi m’avait conduit à l’incroyance.
Mais je n’ai pas cessé de lire des histoires, au contraire. Simplement il est devenu fondamental pour moi de faire la différence entre l’imagination et le réel, la réalité et la fiction, l’histoire et les histoires. Ainsi j’aime la science-fiction, mais je déteste la facilité qui fait intervenir parfois de l’irrationnel dans un texte ancré par ailleurs dans la réalité.

Pour en revenir à mon questionnement de départ, j’ai lu ou élaboré moi-même, depuis des années, des hypothèses. Notamment celle de la nécessité, pour les enfants, de croire à une entité définitivement bonne, comme support pour intégrer des valeurs positives, et morales, dont leur éducation les auraient peut-être privés. Ou alors on pourrait considérer que ce qui est intéressant, dans cette fable du Père Noël, c’est le jour où l’on n’y croit plus, passage important qui ouvre sur le deuxième désillusionnement qui surviendra à la fin de l’adolescence. En effet l’âge adulte, c’est quand même une ouverture définitive sur un nombre de soucis et d’ennuis directement proportionnel au nombre de responsabilités que cet âge nous apporte. Etc.

J’entends déjà les commentaires m’expliquant que Noël est une invention contemporaine pour enrichir les grands groupes commerciaux (et c’est vrai) mais je me permets de faire un lien entre cette fable (et ses avatars) et les histoires que l’on a toujours raconté aux enfants.
Et aux adultes. Parce que, finalement, c’est ma question : est-ce que le Père Noël ne serait pas la pièce émergée, bien visible, d’un monde de fiction dans lequel on fait vivre les hommes, et ce depuis longtemps ?
Certains de mes ancêtres, fort pauvres, passaient leurs soirées d’hiver à se raconter des histoires en mangeant des châtaignes. Maintenant on regarde sur des écrans pendant des heures quotidiennes des acteurs jouant des histoires de vie, ou des « animateurs » mettant en avant les vies enjolivées, ou dramatisées, de personnes dont, en fait, on n’a rigoureusement rien à faire, mais qui se mettent à solliciter notre attention comme s’ils faisaient partie de notre famille. Les romans, les films, les séries ont pris et prennent désormais de plus en plus de place dans notre vie, comme les acteurs qui y jouent, et les personnages politiques qui se présentent de plus en plus comme des personnages de roman ou de pièce de théâtre.
La fiction nous entoure, mais elle a toujours entouré les êtres humains, sous forme de contes, de balades, de mythes, notamment de mythes fondateurs, ou d’histoires de saints ou de dirigeants magnifiés.

Cette transmission, cette ouverture à la fiction, se fait dans l’enfance. En ce qui me concerne l’incrédulité relative que j’ai tôt développée par rapport au Père Noël avait probablement été préparée par des parents agnostiques qui, à la question de l’existence de Dieu, m’avaient répondu que, effectivement il y avait des gens qui croyaient en Dieu, que je pourrai choisir de croire ou de ne pas croire, mais que, selon eux, c’est la conscience de la mort qui avait conduit à inventer Dieu. Ça calme et ça donne à réfléchir quand toutes ses copines vont au catéchisme…

De façon évidente, la fiction a un sens. Elle est une partie de l’espace du jeu qui est indispensable à l’évolution de l’enfant, et à la transmission des us et coutumes, des règles, et des valeurs qui vont le construire, et tout cela avec une prime de plaisir (puisque c’est « pour rire ») qu’il gardera toute sa vie puisque, effectivement, les adultes jouent aussi, ce qui leur permet d’adoucir le lit de misère que représente parfois notre séjour sur terre.

Mais, au-delà de l’intérêt évident de la fiction, est-ce que cette dernière n’est pas là pour nous endormir, pour nous faire croire à quelque chose de positif à venir derrière une réalité âpre qui, en elle-même, devrait, ou pourrait, nous conduire à la révolte? Voir "Divertir pour dominer2; la culture de masse toujours contre les peuples" de Cédric Biagini et Patrick Marcolini, éditions L'échappée.
De la même façon que le Paradis futur était censé faire supporter aux croyants une vie vécue comme un torrent de larmes, est-ce-que regarder Game of Throne, ou autre chose, n’affadit pas nos capacités de réagir « in real life » ?

Ce qui m’a conduit récemment à cette réflexion, qui a été soulevée déjà par de nombreux auteurs, c’est le travail actuel de la société sur les violences faites aux femmes. Parce que, lorsqu’il s’agit de la violence au sein d’un couple, on est souvent étonné de constater que les femmes maltraitées, voire battues, restent souvent dans ce couple où elles souffrent et même sont en danger. Pas toujours, mais souvent. L’emprise est la bonne explication pour cette attitude, attitude que les victimes, du moins celles qui arrivent à s’en sortir avant le geste fatal, regrettent infiniment après. On peut lire à ce sujet l’excellent livre de Marie-France Hirigoyen « Femmes sous emprise : les ressorts de la violence dans le couple » chez OH! Éditions.

Mais je pense que l’emprise passe aussi par cet incroyable aveuglement qui fait que les victimes, contre toute évidence, se racontent des histoires : « Il va s’arranger, il veut changer », « Je vais l’aider et à deux on y arrivera », « Ce n’est pas si grave », « Je ne veux pas séparer mes enfants des leur père ». Jusqu’à, parfois, la mort.

De la même façon combien de temps faut-il pour qu’un peuple réalise vraiment que le dirigeant qu’il s’est choisi, expert dans l’art de raconter des histoires, a menti sur ses intentions et a mis en œuvre, dès son élection, une politique inverse de ce qu’il a dit (ou laissé entendre)? Des semaines ? Non, des mois, parfois des années.
Nous sommes si doués pour croire aux histoires qu’on nous raconte.
Pour croire, encore et toujours, au Père Noël…

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