Réduire le terrorisme au silence

Ceux qui sont tentés par le terrorisme doivent suivre attentivement l’actualité ces derniers temps. Et s’ils doutaient de la publicité qui serait donnée à leurs éventuels actes, cela ne doit plus être le cas, tant celle de l’assassinat du professeur Samuel Paty a été assurée dès les premières secondes par les chaînes d’actualité en continu, et par un grand nombre d’articles ou de commentaires.

 

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Tuer au nom d’un dieu ou d’une cause semble en assurer à l’auteur une lisibilité publique, négative et horrifiée, certes, mais réelle.

Moi, personnellement, je m’évertue depuis des années à retenir le moins d’informations possibles à propos de ces tueurs et des circonstances des assassinats qu’ils ont perpétrés. Et ce n’est pas parce que je sous-estime le côté effroyable de ces crimes, ni parce que je n’ai pas de commisération pour les victimes et leurs proches.

Au contraire, j’ai beaucoup de peine pour les victimes: la mort est déjà une abomination, mais la mort violente est bien pire encore. Cependant, y a-t-il une différence, pour celui qui perd la vie, selon la façon dont la mort survient? Je me demande. Je pense que l’effroi, dans les dernières secondes, doit être le même. Et c’est difficile pour nous de tenter d’imaginer cette rencontre brutale et définitive avec l’impensé: la conscience de sa mort imminente.

Mais, pour les proches de la victime, pour les témoins, et pour tous ceux qui sont informés du drame, donc pour nous tous dans notre société médiatique, il y a une différence. Et celle-ci est celle de l’intentionnalité. À l’opposé des accidents de la circulation qui sont souvent causés par de l’imprudence ou par une somme de circonstances fâcheuses où le hasard peut avoir sa place, mais à l’opposé aussi des crimes de sang non terroristes qui visent le plus souvent directement les victimes, un crime terroriste est surtout pensé pour ses effets sur la population ou sur le pouvoir. Et ces effets sont loin d’être négligeables, dont en premier lieu celui de provoquer une terreur collective. D’où le terme de terrorisme.

La surexposition médiatique

Si nous-mêmes, les citoyens, sommes tenus souvent ignorants de ce qui se vit lors des décès routiers, nous sommes envahis, en ce qui concerne les actes terroristes, d’informations que nous souhaiterions parfois ignorer. Alors que l’on peut penser qu’il serait important de connaître les causes des accidents de la route ou domestiques, afin de s’en prémunir davantage, on comprend bien pourtant que l’on ne peut pas se protéger individuellement d’un attentat terroriste. Or ce sont ces derniers, comme l’on vient encore de le constater, qui vont occuper le devant de la scène médiatique, pendant des jours et des jours, alors que les familles des victimes peuvent mal vivre cette sur-exposition publique du drame qu’elles traversent.

Mais, ignorant cette douleur, le rouleau compresseur médiatique, et politique, avance, informant d’abord de minute en minute sur chaque bribe d’élément concernant l’attaque qui vient de se produire, puis, très vite, en donnant la parole à toutes sortes d’intervenants qui vont apporter leurs réflexions en direct sur l’attentat. Après, et l’on en est là au moment de la rédaction de ce billet, vient le temps de « l’analyse », temps où les politiques vont mettre « en perspective » cet attentat, et en tirer des conclusions sur ce qui a pu le favoriser et proposer des actions pour tenter d’empêcher la survenue d’autres attentats.

Or, si l’on peut espérer empêcher la survenue de nouveaux détournements d’avions et si une surveillance des personnes suspectes peut éventuellement permettre de neutraliser celles-ci avant un attentat, croit-on vraiment que l’on peut empêcher un fanatique de s’armer d’un couteau pour tuer?
On peut réfléchir aux conditions du développement du fanatisme, et tenter de freiner ce développement. On peut s’interroger sur les causes plus profondes de celui-ci et essayer d’agir sur elles. Mais il s’agira d’un travail en profondeur, qui demandera du temps et qui, d’ailleurs, ne garantira jamais l’absence de risque d’attentat. Alors que les déclarations que l’on entend semblent marquées par l’urgence.
On se souvient de l’assassinat de Jules César, de celui d’Henri IV ou des Kennedy, mais des assassinats de gens de peu pour créer la terreur ont déjà existé aussi, notamment au vingtième siècle, avec par exemple le KU KUX KLAN, ou les attentats de la rue des Rosiers ou du drugstore Publicis. Sans compter l’attentat du 11 septembre aux USA, ou ceux ayant visé Charlie-Hebdo et le Bataclan… Ce qui change à notre époque, c’est surtout la médiatisation extrême de ces massacres.

Effectivement, à force de harcèlement médiatique, je suis obligée de me souvenir des diverses attaques terroristes, du nom des victimes, mais surtout de celui des assassins qui ont perpétré ces actes. Et cela m’oblige à faire une place à ces monstres, à leur donner une importance que je ne voudrais pas qu’ils aient. Je réalise donc que je suis mise exactement dans la position où les terroristes et surtout ceux qui les arment, veulent que je sois: témoin angoissé et horrifié, mais aussi passif et impuissant, de l’acte meurtrier d’un ou plusieurs hommes qui, par la répétition de la description de cet acte sur des millions d’hommes et de femmes, devient particulièrement puissant grâce à son geste.

Le rôle du politique

Dans notre société du spectacle et de l’émotion, il n’est pas exagéré de soulever la question de la récupération politique de ces drames. Je soutiens les cérémonies en hommage aux victimes, qui sont importantes pour la mémoire de ces dernières et apportent un soutien collectif dans des temps de douleur et d’inquiétude, mais j’interroge l’exploitation de tous les évènements qui entourent l’attentat lui-même. Et surtout les coups de mentons d’un pouvoir qui, sous prétexte de prévenir des attentats ultérieurs, pourrait envisager de se servir de ce prétexte pour promulguer dans l’urgence des lois, lois qui, si elles avaient été en cours au moment de l’acte, n’auraient pas davantage empêché celui-ci.
Quant à insister sur les cérémonies dans le milieu scolaire sous le prétexte de la défense de la laïcité... Qu’une minute de silence nationale soit instaurée me semble une bonne chose, y compris à l'école, mais pourquoi spécifiquement à destination des enfants? Il me semble qu'il y a bien d'autres façons, et une autre temporalité, pour leur transmettre les valeurs de notre pays.

Défendre la laïcité voudrait dire qu’elle est attaquée. Si on le croit, c’est que l’on pense comme le souhaite un terroriste: la laïcité serait une option discutable, alors qu’elle est à la base de notre République. Ce dernier, par son acte, nous persuade que nous n’avons que deux alternatives: nous soumettre ou nous mettre en colère, donc montrer notre force. C’est, je crois, ce qui a conduit au problème avec la Turquie.
En fait devant des abus de pouvoir, devant quelqu’un qui veut prendre de l’emprise sur nous, par exemple par la peur ou l’intimidation, la solution, l’unique solution, c’est de sortir de l’alternative où celui-ci nous enferme. Le terrorisme, avec la violence de mort en plus, pose la même question que le harcèlement ou l’emprise: va-t-on rester coincé dans l’alternative posée par le terroriste (se soumettre à sa loi ou s’armer soi-même) ou va-t-on réussir à sortir de cette nasse, ou à ne pas y entrer, et se contenter de laisser ces assassins à leur place d’assassins et appliquer simplement la loi, tout en réfléchissant, bien sûr, à comment l’appliquer en amont des actes à venir afin de les empêcher?
Autrement dit encore, va-t-on enfin sortir de la manipulation terroriste et ne pas donner à ces gens-là une vitrine médiatique aussi importante, puisque c’est exactement ce qu’ils cherchent et que nous leur offrons sur un plateau.

C’est d’autant plus important que l’on voit, sous le preux manteau de l’unité nationale, les mêmes qui s’en prévalent opérer des clivages entre ceux qui seraient du bon côté et ceux qui n’y seraient pas, voire qui favoriseraient le terrorisme. Ainsi la France Insoumise, soudain accusée d’un nouveau délit, l’« islamo-gauchisme », mot qui laisse un indécidable entre « islam » et « islamisme », en l’associant avec « gauchisme »: à ce niveau d’amalgame, la raison défaille (l'analyse n'est pas de moi, mais j'y souscris entièrement)…. Inutile de dire que les musulmans sont les premières victimes de ces amalgames et de ces raccourcis. Je pensais que notre pays avait assez donné pour ce qui était des guerres de religion, cela recommence? Car, justement, la laïcité c’est cela: permettre à chacun d’exprimer et de vivre sa religion, ou de ne pas en avoir, sans que ce choix ne soit imposé à qui que ce soit, fut-ce par l’État.
Je renvoie au texte de l’Observatoire de la laïcité, sur le site du gouvernement « Qu’est-ce que la laïcité » et qui commence par :
 « La laïcité garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l'ordre public. La laïcité implique la neutralité de l’État et impose l'égalité de tous devant la loi sans distinction de religion ou conviction… ».
C’est clair, non?

Et pour prendre un exemple, cela n’implique pas, me semble-t-il, que l’État ait quelque chose à dire sur la présence ou non de viande Halal dans les supermarchés.

J’espère que certains hommes de pouvoir n’entendent pas exploiter la mort tragique d’un homme pour redonner du lustre à leur étoile vacillante, et trouver des bouc-émissaires afin de détourner la colère d’une opinion publique épuisée par des réformes inopportunes et une crise sanitaire inquiétante et, disons, pas très bien gérée.
J’espère…

Parce que, sinon, ceux qui commanditent les actes terroristes gagneraient sur tous les tableaux, parvenant par leurs gestes infâmes, non seulement à instiller la peur dans la population, mais aussi à déstabiliser encore plus une démocratie déjà attaquée…

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