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Billet de blog 29 déc. 2011

La fin des Trente Nonchalantes ?

Elle attend, la belle endormie, le baiser fiévreux de celui qui va la sortir de son rêve.

Liliane Baie
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© Amadeo Modigliani

Elle attend, la belle endormie, le baiser fiévreux de celui qui va la sortir de son rêve. Mais des frémissements parcourent déjà son corps indolent : chômage, faillites, déclassements, paupérisation du peuple, perte de souveraineté nationale, usure bancaire, corruption... Son sommeil est de plus en plus agité. Quoi ? La Douce France aurait nourri en son sein ses propres assassins ?

Après les Trente Glorieuses, les Trente Paresseuses.

Elle n'a rien vu, la France, mère des arts, des armes et des lois, la douce France se berçant des hauts faits de son passé révolutionnaire et des acquis de la résistance. Mais quel bonheur c'était de vivre en ce pays et de baigner dans ce que la démocratie pouvait offrir de plus cultivé, de plus élevé, de plus sophistiqué. Un système social envié par le monde entier, et un art de vivre esthétique et voluptueux, tenant le haut du pavé au niveau mondial grâce à la haute-couture, la cuisine gastronomique, les vins illustres. La défense des pauvres et des fragiles, jointe à un art de vivre aristocratique, les deux étant à portée, selon ses besoins, de la classe moyenne.

Sans compter une passion pour les droits de l'Homme inscrits dans la constitution dès les premiers pas de notre République.

Alors, hypnotisée de sa réussite, enivrée ses acquis, la France a baissé la garde. Elle s'est mise en sommeil, se gorgeant de culture ou de soap-opéras, de bons restaurants ou de soirées foot. Digérant dans l'indifférence la faillite de la gauche au pouvoir.

Depuis plusieurs décennies, il n'était plus possible de parler de lutte des classes en France. Les mômes des banlieues ayant pour projet de porter des baskets de stars, et ceux du centre ville, de parler comme dans les banlieues, la mixité sociale semblait, faussement, envahir les cours du collège. L’œil fixé sur les cours de la Bourse et la main sur le porte-monnaie, le français, à l'instar des autres citoyens du monde (de moins en moins) industrialisé, était devenu fondamentalement consumériste. Les usines disparaissaient une à une, entraînant forcément, dans leur chute, une diminution du nombre d'ouvriers exploités (pour les transformer en chômeurs de longue durée « profiteurs du système » : et voila comment on règle la question des inégalités sociales...). D'ailleurs les syndicats avaient décidé de ne plus faire de politique (c'est plus simple) mais pas de cesser de gérer les comités d'entreprise, plus ou moins correctement, d'ailleurs. Les directives professionnelles mortifères venues d'en haut étaient dissimulées sous une apparence de projets individuels librement consentis, prenant le masque d'un management en phase avec la modernité et la mondialisation, ce qui empêchait forcément le salarié de s'opposer à ce qu'il était censé avoir décidé lui-même.

Elle n'a rien vu, cette France réputée pour son intelligence, mais aussi pour sa prétention. Un peu d'humilité lui aurait peut-être permis d'admettre que, derrière l'arrivée massive du nouveau management se cachait une reprise en main du salariat par un occulte pouvoir international, via l'évaluation et la normalisation. Mais non, elle avait appris que le changement, c'était forcément du progrès, et elle utilisait ces deux termes indifféremment, sans réaliser que la question du choix et celle de la valeur des différentes alternatives ne se posaient désormais plus, à aucun niveau de la hiérarchie. Seuls décideurs, en fin de compte, les fonds d’investissement et les fonds de pension ne pensaient qu'avec une calculette, cherchant des bénéfices à court terme menant à la faillite ou à la perte d'efficacité réelle de nombre d'entreprises.

Ainsi, la droite et la gauche devenaient les deux faces d'un même projet, celui d'une adaptation soi-disant indispensable de la politique aux exigences des financiers internationaux et des grands groupes.

Mais c'était tellement plus facile de croire que l'on ne pouvait pas s'opposer au mouvement global. Quel délicieux sentiment d'irresponsabilité donnait le fait de rester alangui à suivre simplement le mouvement, en se convainquant qu'il allait forcément dans le bon sens, et que les choix, notamment par le vote, n'engageaient à rien, puisque tout se valait.

Bon, derrière ce pays assoupi, et guidant son sommeil dans le bon sens, certains veillaient. Ils l'ont poussé à l'emprunt, à transformer chaque citoyen en propriétaire endetté, en lui cachant la revente des prêts à la spéculation, ils ont joué à lui faire peur, et ont avancé des lois contraires à ses principes. Mais la France n'y a pas cru : elle était sure de sa richesse, et certaine que sur sa terre on ne pourrait pas porter atteinte aux droits de l'Homme. Bien sûr que l'on ne pourrait pas surveiller Internet au pays de la liberté, et en particulier de la libre-expression, que les forces de l'ordre ne tireraient jamais sur la foule ni n’arrêteraient des enfants dans les écoles ni ne détruiraient les habitations de personnes vivant dans des camps.Tout cela, c'était bon pour les adeptes de la théorie du complot, des illuminés qui voient le mal partout et attaquent la démocratie en suspectant les hommes et femmes au pouvoir d'obéir aux finances d'argent et à des desseins occultes, alors qu'en fait, ceux-ci sont seulement pragmatiques et ne tentent de se faire bien voir des financiers que dans le but de défendre l'intérêt général. Suivant le principe qui a été énoncé et répété sans rire (jaune) que si les financiers s'enrichissent, les pauvres en bénéficient.

Qu'est-ce qui a commencé à perturber le sommeil de notre pays ? Un Président de la République qui, à peine élu et au lieu d'aller se ressourcer dans un monastère comme il l'avait laissé entendre, est allé prendre des vacances au soleil, invité par un des puissants de la planète ? Un gouvernement qui a fait des cadeaux très importants aux riches, creusant notre dette publique (mais c'était logique, puisque cela devait enrichir les pauvres...) et a limité de tous côtés les systèmes de soutien à la population la plus fragile ( retraités, malades, bénéficiaires d'aides sociales). Un présidentiable de gauche, qui semble avoir eu une vision assez particulière des privilèges dus à son rang ?

Ou bien tout simplement la vie quotidienne, la diminution constante du pouvoir d'achat, constatable au quotidien, même si cela n'apparaissait pas officiellement, alors que les bonus des banques et l'augmentation des revenus des plus riches explosent ? La possibilité de perte d'emploi à tous les âges, sans assurance d'en retrouver, surtout après cinquante ans, alors que c'est celui où l'on est vraiment riche de son savoir professionnel ? La faillite programmée de tous les services publics, autant par la restriction des coûts et du personnel, que par la mise en place de mesures inadéquates entraînant une perte des savoirs et de modes d'organisations efficaces, etc. ? La difficulté grandissante des jeunes à trouver un emploi apte à leur assurer des ressources suffisantes pour vivre, et qui ne peuvent quitter le toit familial...

Oui, la réalité tend à s'imposer à celle qui sommeillait, nonchalante, bercée des souvenirs du plein emploi et de l'égalité des chances. Elle se tourne et se retourne, elle répugne cependant à ouvrir vraiment les yeux parce qu'elle attend un chef qui, la rassurerait et lui dirait clairement où aller.

Mais il va falloir faire sans. L'homme ou la femme providentielle n'existent pas. Il y a simplement des moments où le peuple sait saisir son destin en main. C'est le peuple qui va devoir opérer ce réveil, et réagir collectivement, et il en a les moyens. C'est lui qui communique en réseau via le Net, lui qui transmet les vérités pas bonnes à entendre, ou qui montre sur la Toile les réalités laides mais vraies. Il va devoir passer par-dessus les différences méticuleusement entretenues entre ses différents groupes, pour regarder en face ses ennemis communs, ceux qui font des bénéfices sur la force de son travail, les intérêts de ses emprunts et ses impôts. Ceux qui vont récupérer sa maison quand il ne pourra plus payer ses dettes. C'est lui qui va savoir inventer de nouveaux moyens pour se faire entendre qui ne mettront en danger ni la sécurité des citoyens, ni la viabilité économique du pays, pour l'instant mise en grand danger par les AAA spéculateurs.

Quand elle aura compris cela, la France se réveillera vraiment, et elle saura agir.

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