"Gharib" - l'exilé

Dans les campements provisoires des exilés à Paris, à Calais, Grande Synthe, dans les centres d’accueil, le terme "gharib" est employé par les réfugiés eux-mêmes pour décrire le fait d’être exilé et la condition de l’exil. Polysémique toutefois, il exprime les différentes étapes du parcours et de la situation d’exil.

Dans les campements provisoires des exilés à Paris, à Calais, Grande Synthe, dans les centres d’accueil, on entend souvent le terme gharib, employé  à la fois en référence au fait d’être exilé et pour désigner la condition de l’exil.  Ce sens n’est pas le plus évident car le premier usage de « gharib » dans les zones ourdouphones / hindiphones  désigne le pauvre dans sa dimension matérielle. « Gharib » au sens d’exilé est employé par les migrants afghans persanophones (et dariphones, variante afghane du persan) ainsi que par les arabophones de divers pays. Il est un terme parmi d’autres, comme par exemple le terme muhajjir  de l’arabe « voyageur »,  employé par les exilés eux-mêmes afin de se définir et de définir leur condition d’exilés. Toutefois, gharib est un terme dont la polysémie exprime les évolutions sémantiques en fonction du parcours et de la situation d’exil. Trois utilisations de ce terme en langues persane, ourdoue et arabe, entendues dans les conversations avec des exilés dans les centres d’hébergement renseignent sur ses divers sens.

Man dar in chahr gharib am,  que l’on peut traduire par « Je ne connais personne dans cette ville » : c’est un exilé afghan qui s’exprime en dari , dans le Centre d’Hébergement d’Urgence pour Migrants  Jean Quarré à Paris. Gharib signifie ici  « seul, esseulé «

Nahnu rajulun gharibun  c’est-à-dire « Nous sommes des étrangers » dit un  exilé soudanais en arabe dans un centre d’hébergement parisien.

Ham ider gharib ha, jab bahar jate ha to log sida dekhte ha ki ham bahar se aya aur police hamko rukhte ha. Isliye hamesha gharib mehsous karte ha  autrement dit « nous sommes des étrangers, lorsque nous sortons, les gens voient tout de suite qu’on est venus d’ailleurs et la police nous arrête. C’est pourquoi nous nous sentons toujours étrangers/exilés » précise, en ourdou, un  exilé afghan de Peshawar (Pakistan) dans un centre d’hébergement.

Harf-hô-ye ‘ajib o gharib mizanad  ou « Il/elle raconte des choses assez étranges » raconte un  exilé afghan sur son voisin de chambre dans un centre. Ici, Gharib (souvent précédé de ‘ajib) signifie étrange.

Ainsi, dans un terme désignant l’exil, on retrouve les thématiques de la solitude et de l’étrangeté, deux conditions présentes dans les discours et les parcours de vie des individus rencontrés sur les routes de la migration. Gharib désigne en effet le fait d’être en exil, avec un sens d’étrangeté, voire d’outsider, le fait d’être loin de chez soi et de se sentir extérieur au pays d’accueil.

Selon le dictionnaire Larousse Arabe/Français-Français/Arabegarib غريب de la racine arabe gh-r-b signifie abracadabrant, barbare, bizarre, curieux, étrange ou encore insolite, original. La polysémie du terme révèle l’aspect protéiforme de cette notion qui renvoie à la fois à celle d’étrangeté, de peu ordinaire, voire extravagant, inouï. L’exilé est alors par son altérité radicale, mais aussi sa condition caractérisée par le déracinement, un individu d’exception, en soi excentrique puisqu’excentré. L’exil provoque un sentiment inquiétant, qui dérange et inquiète. Ainsi le lexique et la polysémie de gharib expriment l’anomalie que représente la situation de l’exil. Le fait de quitter sa terre natale, de vivre au milieu d’une société, de groupes d’individus qui ne sont pas siens par les liens du sang, de l’alliance ou d’un corpus de valeurs et de pratiques sociales communes, constitue comme une fausse note, une erreur, une privation. On retrouve la même pluralité de sens dans l’usage du mot en exil que dans la terminologie plus littérale, avec une association entre le fait de venir d’ailleurs, l’étrangeté et la solitude.

Ce répertoire de la langue parlée est à relier avec la poésie classique persane, dans laquelle l’exil est un thème central : l’exil est associé à une nostalgie, celle de l’amant qui se trouve loin de sa bien-aimée, et d’un point de vue métaphysique, celle de l’âme exilée dans le monde qui a perdu le lien avec le divin. Ainsi, ces constructions sont « transportées » dans les lieux de l’exil et en colorent l’expérience. Il est intéressant de noter que ces champs lexicaux croisés se retrouvent chez des locuteurs de l’ourdou, de l’arabe ou du persan / dari. Ces éléments montrent qu’un répertoire commun de sensations et de représentations de l’exil est partagé dans l’expérience de la migration. Alors que certains termes se métamorphosent en même temps que l’individu est transformé par l’expérience de l’exil, d’autres, comme gharib, accompagnent les individus au fil de la migration.

Gharb en arabe évoque aussi l’Occident, que l’on retrouve dans le terme Maghreb, le Machrek étant l’Orient. Exil est donc issu de la même racine qu’Occident, ce qui provoque un redoublement, un rappel sémantique contenu dans la plurivocité du terme, comme si l’on ravivait une blessure. L’exilé est en exil dans un lieu qui contient l’exil dans sa désignation même.

Le terme utilisé dans le contexte français par les exilés afghans, iraniens, pakistanais, soudanais ou arabes du Moyen-Orient ou du Maghreb renvoie de façon plus ou moins directe à cette nostalgie de la terre perdue et du sentiment d’étrangeté en terre inconnue et vécue comme inhospitalière. Le terme gharib rappellerait ainsi l’expérience commune qui unit les individus par l’expérience de l’exil, malgré la diversité de leurs provenances et de leurs subjectivités.

Laurence Lécuyer (Cessma Inalco, Liminal) et Amir Moghani (Cerlom, Inalco, Liminal)

 https://liminal.hypotheses.org/619

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