Jungle -djangala- djeunguel

« Jungle » parait ainsi s’imposer à défaut d’autres termes adéquats pour nommer le camp-bidonville habité par les exilés à la frontière britannique et qu’ils souhaitent quitter au plus vite. Sa polysémie continue cependant de poser question. Sa prononciation anglicisée en français ne défait pas son ambivalence mais la détourne et la masque.

La jungle, c’est là où vivent les animaux (…). Et même la police nous dit « Go to jungle ! ». Au fond de toi, quand tu entends ça, c’est blessant. (un exilé du Soudan)[i]

– Je ne dis pas jungle  mais « djeunguel ». A l’anglaise, c’est différent (un bénévole)

– Une nouvelle « Jungle de Calais » à Bruxelles ?  (France Inter)[ii]

« Jungle(s) » est le nom donné aux campements des Hauts de France, à partir de la fermeture du centre de la Croix rouge de Sangatte en décembre 2002. Son usage le plus récent est associé au bidonville de la zone industrielle des dunes de la ville de Calais entre avril 2015 et octobre 2016. Le bidonville, qui compta jusqu’à 10 000 habitants sera appelé « La Jungle » ou « New jungle », mais aussi « camp de la Jungle » et dans sa prononciation anglicisée « djeunguel » par les médias, les associations et bénévoles et des exilés –  les collectivités territoriales ou l’Etat préférant la dénomination de « lande ». L’association entre le grand campement et la petite ville pour signifier des conditions de vie indignes et une situation incontrôlée deviendra si puissante que l’expression « La Jungle de Calais » se popularise : la « Jungle de Calais » est aussi dans un parc de Bruxelles ou sur le canal de la Villette à Paris.

L’usage du terme « jungle » ne vient cependant pas des migrants afghans, à qui le terme a été attribué et qui disent « jangala », mais « des bénévoles qui l’ont adopté parce qu’il les faisait frémir »[iii]. Cette transformation signale un malentendu linguistique entre un terme vernaculaire de langues de l’Asie du sud et ses significations en Europe.

La jungle désigne initialement une forêt marécageuse de l’Inde couverte d’une végétation épaisse et exubérante, où vivent les grands fauves et, par analogie, un milieu hostile où les plus forts imposent leur volonté. Le mot provient du sanscrit « jaṅgala » (जङ्गल) reprit en pachto, dari, persan, ourdou, penjabi ou hindi, et définit à l’origine l’ensemble des espaces naturels sauvages, les déserts puis les forêts. Il entre dans la langue anglaise à partir de la fin du 18esiècle à la faveur de l’expansion britannique en Inde et se répand dans le monde colonial. Cette désignation du monde naturel se double progressivement d’un découpage du monde social :  jusque dans les années 1950 au moins, le terme mêle intrinsèquement hiérarchisations sociale et raciale – et de même les termes associés de bush ou brousse. C’est ce que décrit Le livre de la Jungle de Rudyard Kipling paru en 1893 et que popularise encore le dessin animé des studios Walt Disney (1967).

 « Jangal » ou « Jangala » a toutefois été employé à plusieurs reprises au cours du 20e siècle de manière plus politique. Dans le contexte iranien, le terme évoque la « révolte du Jangal »  (1916-1921), menée par Mirza Kuchak Khan contre les grands propriétaires et l’élite politique, accusés de compromission avec les Britanniques. Les « Jangali » furent férocement combattus et décrits comme des sauvages hirsutes se réfugiant dans les arbres. Ce symbole sera repris, soixante ans après, par de jeunes intellectuels dont le premier terrain d’action sera situé dans les mêmes forêts du Nord, et qui réussiront à renverser la monarchie en 1979. « Jangala » désignera également les camps de réfugiés afghans au Pakistan dans les années 1970[iv].  La « Jungle » est donc bien plus qu’un sous-bois pour les locuteurs des langues concernées, et bien autre chose qu’une simple forêt dans les langues européennes – le terme évoque une  condition.

S’il est utilisé par des migrants comme un vocabulaire de la migration, « jungle » est également perçu comme discriminant et déshumanisant, « là où vivent les animaux ». Ses usages actuels pour les campements des migrants répercutent cette ambiguïté : d’une part, la « Jungle » véhicule des représentations de violence et de chaos, comme en attestent de multiples articles de presse sur son démantèlement en octobre 2016 ou encore les images d’incendies et de rixes. D’autre part, la « jungle » peut être dotée d’une valeur positive.  Il s’agit alors, au contraire, de souligner la rencontre entre des migrants et des bénévoles de tous pays à partir de l’automne 2015, de mettre en lumière l’existence d’un espace potentiel de résistance (en référence au marronnage) ou encore les tentatives d’invention d’une société cosmopolite et hospitalière.

« Jungle » parait ainsi s’imposer à défaut d’autres termes adéquats pour nommer le camp-bidonville habité par les exilés à la frontière britannique et qu’ils souhaitent quitter au plus vite. Sa polysémie continue cependant de poser question. Sa prononciation anglicisée en français ne défait pas son ambivalence mais la détourne et la masque.

Alexandra Galitzine-Loumpet (Cessma Inalco, Liminal) & Amir Moghani (Cerlom Inalco, Liminal)

https://liminal.hypotheses.org/276

[i] Les corps interdits de Jérémie Reichenbach (court métrage, 2016)

[ii] https://www.franceinter.fr/emissions/grand-angle/grand-angle-31-aout-2017

[iii] Haydée Saberan 2012. Ceux qui passent, Carnetsnord / Editions Montparnasse, 190 p.

[iv] Michel Agier 2016. « Nouvelles réflexions sur le lieu des Sans-État. Calais, son camp, ses migrants », Multitudes, vol. 64, no. 3 : 53-61.

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