AZIL: Langues, migrations, exils

Le blog Azil décline les mots de l’asile, les mots frontières, ceux des demandeurs d’asile, des migrants et des exilés, des dublinés et des expulsés, des acteurs associatifs, administratifs, politiques, en s’interrogeant sur la créativité de la langue et son impact dans ces lieux pluriels et singuliers que sont les camps, campements et centres d’accueil, d’hébergement ou de rétention.

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 Azil ou encore Brefektur c’est un peu comme l’« haristaukrassie » de Barthes (Le plaisir du texte, 1973) : un langage qui ébrèche le signifiant pour en repenser l’analyse. Brefektur est une prononciation de « Préfecture » issue de l’arabe, Prafektshar à partir de l’urdu. Aucun des mots n’a d’équivalent dans les langues concernées : ce sont des mots frontières, les mots de l’asile –Azil – en France et en Europe.

Au plus près des mots échangés par les exilés, entre eux, avec les associations, avec l’Etat, c’est une nouvelle langue qui s’invente et reconstruit le vaste labyrinthe de l’accueil et de l’asile.  Car il ne s’agit pas seulement d’échanger des informations autour de la demande d’asile,  de trouver un lieu pour passer la nuit :  l’emploi de termes choisis pour l’occasion par les « migrants » disent l’origine et la désappartenance, la condition de tous et la situation de chacun, les difficultés et les stratégies, la violence et les rencontres du parcours, disent enfin, le signifié de l’exil tel qu’il est projeté dans le discours.

Le projet de ce blog est né de la confrontation avec des langages complexes, ceux de l’administration, des associations et ceux des exilés venus de différentes parties du monde : tous les acteurs que nous côtoyons au sein du programme de recherche LIMINAL (Linguistic and Intercultural Mediations in a context of International Migrations, Programme ANR porté par l’INALCO-Langues’O). Ce programme né officiellement le 1er novembre 2017, part de la langue des migrants pour interroger les médiations et interactions en situation d’accueil dans des lieux d’urgence. LIMINAL comprend ainsi une vingtaine de chercheurs, anthropologues, sociologues, linguistes, sociolinguistes, psychologues, spécialistes de la migration, qui travaillent sur le terrain en  plusieurs  langues (pashto, dari, urdu, arabes dialectaux, amharique, anglais, français, etc.) pour comprendre les ressources, limites, étranges feux d’artifice nés de ces échanges, les représentations que véhiculent ces mots – c’est-à-dire ce qu’ils disent de nos institutions, de l’accueil et de nous.

Pourquoi donc, alors que le signifié est souvent celui de la misère et de la violence, qui illustre la situation des « migrants » rencontrés dans les camps, campements et centres d’accueil en France, cette expérience d’un nouveau langage est-elle également  une production signifiante essentielle à la compréhension de ce qui se joue ? Sans doute parce que « l’extravagance du signifiant » (Barthes) dans les constructions de néologismes, anglicismes et barbarismes est au fondement d’un dialogue qui est un perpétuel exercice de traduction d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, d’un sujet à l’autre. Le dévoiement de « la valeur signifiée » du terme premier permet un formidable dévoilement de la charge politique (finger dena, donner les doigts, pour prendre les empreintes en urdu, allant jusqu’à désigner les Dublinés) ou poétique (umbrella  utilisé par des pashtophones pour désigner la Bulle du Centre de Premier Accueil) autant qu’il exhume les rencontres permises par des parcours multiples, des interprétations complexes et personnelles, des stratégies de discours entre incompréhension, colère, détresse, mais aussi ironie et dérision.

Le blog Azil décline ainsi, grâce à l’expertise des chercheurs de terrain, les mots de l’asile, mots entendus, recueillis, traduits, pour restituer la complexité des enjeux entre toutes les parties : mots des demandeurs d’asiles et exilés, mais aussi mots des acteurs associatifs, administratifs, politiques, en croquant à chaque fois une situation et en s’interrogeant sur la créativité de la langue et son impact dans ces lieux pluriels et singuliers que sont les camps, campements et centres d’accueil, d’hébergement ou de rétention.

Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky & Alexandra Galitzine-Loumpet

https://liminal.hypotheses.org/202

 

 

 

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