Dalmechar – L'intermédiaire

Le blog Azil décline les mots de l’asile, les mots frontières, ceux des demandeurs d’asile, des migrants et des exilés, des dublinés et des expulsés, des acteurs associatifs, administratifs, politiques, en s’interrogeant sur la créativité de la langue et son impact dans ces lieux pluriels et singuliers que sont les camps, campements et centres d’accueil, d’hébergement ou de rétention.

Terme utilisé par les ressortissants du sous-continent indien lorsqu’ils parlent de leur procédure de demande de papiers entre eux ou avec des interlocuteurs administratifs ou en contexte judiciaire, dalmechar est un terme courant pour désigner un intermédiaire.

(1) Dans le cabinet d’un juge d’instruction :

Justiciable – « Quand j’étais en garde à vue, le dalmechar a mal traduit, je n’ai pas voulu dire cela. Les policiers ont appelé un dalmechar qui ne parlait pas ma langue.»

(2) Appel à un traducteur assermenté :

  • Demandeur – Allô ? Vous faites bien la dalmechari ? J’ai des documents à traduire pour un mariage / pour la Commission1.
  • Traducteur – Monsieur, je ne fais que de la traduction.

(3) Deux compatriotes discutant entre eux :

  • A – J’ai besoin d’une attestation de sécurité sociale.
  • B – Va voir Untel, il est dalmechar. Il pourra t’obtenir le papier.

(4) Au tribunal, un justiciable et un interprète :

  • Justiciable – Combien je vais prendre, d’après vous ?
  • Traducteur – Je ne sais pas, monsieur. C’est votre avocat qui peut vous le dire.
  • Justiciable – Mais vous êtes dalmechar, vous devez bien avoir une idée.

    Tout part du mot allemand « Dolmatscher », qui signifie « interprète ». Autrefois, ce mot désignait également le traducteur (à l’écrit) mais son sens a fini par se restreindre au cours du XIXe siècle au domaine de l’oral. Pour les migrants venus du sous-continent indien, le sens est bien plus large. Prononcé « ḍālmecar2 », il désigne certes une personne capable de traduire d’une langue vers une autre, mais aussi celui qui sait préparer un récit pour une demande d’asile, remplir un dossier, qui peut faire obtenir des papiers. Dérivé de ce terme, « ḍālmecarī» désigne le travail accompli par le dalmechar, de la traduction à tout type d’aide pour obtenir des papiers.

Dans les exemples (1) et (2), on aurait très bien pu avoir le terme « tarjumā » (pour les Pakistanais, « anuvād » pour les locuteurs indiens) ou les mots anglais « translate », « translation », qui signifient simplement traduction. C’est donc que l’usage de « dalmechar » contient bien une valeur ajoutée.

Conceptuellement parlant, le traducteur-dalmechar est souvent doté dans l’esprit des migrants des qualités et du savoir d’un « vakīl » (avocat) comme l’illustre l’exemple (4), alors qu’il n’en est rien, au point que l’interprète-traducteur spécialisé dans les procédures d’asile ou de justice sera souvent désigné, par extension et de manière impropre, par le terme « vakīl ». L’exemple (3) montre toute l’ambiguïté de l’emploi de dalmechar que l’on peut solliciter tout aussi bien parce qu’il pourra traduire un acte, écrire un courrier qui permettra d’obtenir l’attestation souhaitée, ou peut-être même la (faire) fabriquer.

Un troisième terme qui revient très fréquemment associé aux deux précédents est celui de « ejant »( API eʤəɳʈ), littéralement « agent »). Le mot désigne en tout premier lieu un passeur. Au Penjab indien comme pakistanais, depuis des décennies, il existe des bureaux de recrutement par lesquels des agents envoient des travailleurs et des travailleuses notamment dans les pays du Golfe. Ces agents se chargent de leur trouver des contrats et les sponsors sur place indispensables à l’obtention du visa de travail. De plus, au Penjab tant indien que pakistanais, de nombreuses agences de voyage se spécialisent plus ou moins légalement dans l’envoi de leurs compatriotes à l’étranger. Par extension, toute personne qui participera à l’organisation du passage à l’étranger pourra être qualifiée d’« ejant ».

On voit donc à travers ces trois termes se dessiner un concept d’intermédiaire entre plusieurs pays qui connaît à la fois les régulations et la façon de les contourner. Ceci permet de comprendre les attentes parfois démesurées de certains clients ayant recours au traducteur interprète.

Bénédicte Diot (Inalco, programme LIMINAL)

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1 « Commission » désigne la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Le mot fait référence à l’ancienne désignation Commission des Recours aux Réfugiés, pourtant abandonnée depuis la réforme de 2009 mais toujours en usage dans la communauté des demandeurs d’asile.

Selon la retranscription adoptée par les indianistes, plutôt [ɖɑ:lmeʧər] selon l’API.

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