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Billet de blog 27 mai 2020

Covid-19 et au-delà: pourquoi la question des langues est vitale en migration

Aujourd’hui, informer c’est sauver. A l’état d’urgence sanitaire il est grand temps d’ajouter un état d’urgence de la traduction. Cet état d’urgence doit être permanent dans les politiques de l'asile.

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     La pandémie du COVID-19 est violemment inégalitaire. Elle menace particulièrement les personnes migrantes et précaires. Elle révèle crûment les effets des politiques de non-accueil. D’une part, le confinement a laissé à la rue les plus vulnérables, notamment les mineurs isolés étrangers, et oublié les foyers surpeuplés. D’autre part, le démantèlement des petits campements, la poursuite des enfermements administratifs, la difficulté d’accès à l’eau, à la nourriture et aux soins ont accentué la détresse et l’isolement d’une grande partie des exilés. Enfin un double langage a ajouté aux discriminations en opposant les consignes sanitaires et des « gestes-barrières », applicables à tous, et le discours xénobureaucratique qui continue de trier le bon réfugié du mauvais migrant, le bon confiné du sans domicile, celui qui possède une attestation dérogatoire de celui qui n’en possède pas. En quelle(s) langue(s) d’ailleurs s’il s’agit d’un demandeur d’asile ?  

D’une façon générale, l’étranger qui arrive rencontre la langue de souveraineté nationale, celle du pays, et le plus souvent ne la comprend pas ou très mal. Quelques traductions existent pour la demande d’asile, mais les politiques de traduction en France ressemblent à celles de l’accueil : incohérentes, insuffisantes, elles ne garantissent ni l’accès à l’information, ni l’accès aux droits ou aux soins.

En temps « normal », l’exclusion par la langue se répète continuellement dès le début de la procédure d’asile. La prise de rendez-vous sur la plateforme téléphonique de l’OFII (suspendue en raison de la crise sanitaire), constamment saturée, est quasi inutilisable pour un locuteur qui ne parlerait pas français, anglais ou arabe, les seules langues initialement proposées. La traduction du récit d’asile exigée par l’administration est à la charge du demandeur et ouvre la porte à tous les bricolages. Le requérant doit solliciter son réseau de connaissances, des locuteurs ou des associations non spécialistes… Singulière manière d’instituer une inégalité face au droit.

Il n’est besoin que de trois clics pour s’apercevoir des manquements de l’État.  Sur le site du Ministère de l’Intérieur, le texte de référence est la loi du 29 juillet 2015 relatif à la réforme du droit d’asile, dont un guide est issu, proposé en 22 langues. Or la loi a drastiquement changé en septembre 2018, modifiant les délais de dépôt, instaurant la nécessité de la double demande d’asile et de soins pour étranger malade, etc. Rien n’a donc été actualisé jusqu’à présent. Le dispositif qui prévoit l’aide au retour volontaire a, quant à lui, toujours été correctement mise à jour et traduit…

 Si, avec la pandémie, l’urgence est à la protection des personnes, impliquant le report des dépôts de demande d’asile et des audiences à l’OFPRA et à la CNDA, comment expliquer que leurs sites officiels respectifs, uniquement en français, ne traduisent pas systématiquement ces éléments et renvoient vers des pages erronées ?  Avec le manque de traduction ce n’est plus seulement l’accès au droit qui est empêché, mais à l’information vitale.

La pandémie du COVID-19 rappelle que la prévention est essentielle, qu’elle passe par une information comprise par tous. Le paysage de la traduction change, marqué par les demandes urgentes des hôpitaux, des services publics, des ONG, des centres d’accueil ou d’hébergement pour demandeurs d’asile. A cela répondent des traductions de l’agence nationale de santé publique, mais aussi nombre d’initiatives bénévoles et associatives. Certaines n’ont pas attendu la pandémie pour réagir, et font gracieusement un travail acharné et précis : on citera traducmed.fr, le guide Watizat, les programmes universitaires tels H2M, etc.

Sait-on que sans ces initiatives, il n’y aurait pas moyen d’informer des dizaines de milliers de personnes non francophones, les budgets de la traduction et de l’interprétation étant toujours les derniers à être définis et engagés ? Sait-on que derrière elles, il y a d’abord des locuteurs de langues, autrement dit des immigrés ou descendants d’immigrés, mais aussi des réfugiés récents, des demandeurs d’asile, des déboutés qui participent à l’effort collectif de leurs foyers bondés, de leurs centres confinés ou de leurs chambres minuscules ? Sait-on qu’il y a particulièrement besoin de rassurer des personnes malmenées tout au long du parcours puis dans le pays d’arrivée qui redouble son mépris pour les exilés par des informations incomplètes ou contradictoires ?

Aujourd’hui, informer c’est sauver. A l’état d’urgence sanitaire il est grand temps d’ajouter un état d’urgence de la traduction.  Cet état d’urgence n’est pas seulement celui du COVID, c’est un état d’urgence permanent. Au-delà de la transmission de l’information et de la traduction, il y a l’incompréhension et la souffrance d’hommes et de femmes, d’adultes et d’enfants, présents sur notre territoire et qui n’en partiront pas, malgré le renforcement de l’absurde convention de Dublin et des frontières de l’Europe. Que montre cette crise COVID, sinon l’aberration sanitaire, sociale, politique d’enfermer et de pénaliser les migrants ?  Car cette crise impose de jouer collectif sinon nous perdrons tous. Il n’est pas ici question de casuistique, mais d’enjeux de vie et d’une frontière supplémentaire, celle de la langue, qui vient rajouter sa violence à toutes les autres.

L’urgence permanente de la traduction exige des budgets de traduction effectifs, exige une professionnalisation de l’interprétariat et de la médiation, exige d’écouter, et, au-delà des masques de protection, de donner à la langue et à la parole du migrant leur place centrale. Ces politiques de traduction et de prévention ne sont pas coûteuses, bien moins que l’ensemble des mesures de rétention ou d’éloignement et bien moins que le coût humain du manque d’informations. L’absence de langues peut tuer, elle aussi.

Marie-Caroline Saglio Yatzimirsky & Alexandra Galitzine-Loumpet 

Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky (professeur d’anthropologie à l’Inalco, CESSMA, ICM, psychologue à l’hôpital Avicenne) et Alexandra Galitzine-Loumpet   (anthropologue, CESSMA, ICM)   coordonnent le projet LIMINAL sur les langues dans la migration financé par l’Agence Nationale de la recherche et le Diplôme inter Universitaire Inalco-Université de Paris « Hospitalité, Médiations, Migrations, H2M». Elles viennent de coordonner le dossier « Traduire l’Exil », Plein Droit, GISTI, n°124, mars 2020.

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