Commenter en ligne #1: L'ère du commentaire

L’univers d’Internet a fait couler beaucoup d’encre numérique et a donné lieu à d’innombrables études tant ce nouvel espace révolutionne nos manières de penser et d’être au monde. Mais une galaxie parmi cette vertigineuse constellation demeure relativement peu explorée : les commentaires des articles de presse en ligne.

On pourrait s’étonner du nombre limité de recherches menées à ce jour sur les commentaires d'articles, ce matériau pourtant si riche et si prometteur tant sur le plan sociologique que philosophique. Deux raisons peuvent expliquer ce vide. La première est triviale, et tient à un aspect technique auquel les chercheurs sont confrontés : les commentaires ne sont pas visibles depuis la plupart des moteurs de recherche utilisés par les universitaires (Europresse, Factiva). La seconde est bien plus profonde et relève d’une longue tradition de valorisation du texte (journalistique, mais pas seulement) au détriment du méta-texte. Le commentaire d’article demeure, dans l’imaginaire collectif, une réaction individuelle, spontanée et irréfléchie, d’une valeur relativement limitée et toujours inférieure à celle de l’article lui-même. Dans la sphère numérique, on a d’ailleurs tendance à considérer que les seules personnes à lire les commentaires sont les commentateurs réguliers eux-mêmes. Selon cette pré-notion solidement ancrée dans l’inconscient collectif, et que nous entendons remettre en cause, les commentaires ne seraient que des avis personnels annexes et profanes, qui se greffent en marge du premier niveau d’énonciation, sans l’enrichir mais au contraire en brouillant l’intelligibilité du propos.

Une telle vision repose sur une hiérarchie pyramidale implicite plaçant le journaliste, en tant qu’individu identifié, compétent et renseigné, au sommet ; tandis que les commentateurs, formant une foule d’anonymes plébéiens, peu renseignés et peu soucieux de la déontologie journalistique, sont placés à la base.

La marge au centre de l’attention

Entendons-nous bien sur ce que nous nommons commentaire. Sa définition formelle ne souffre aucune ambiguïté, et il n’est guère difficile de le repérer sur une page Web : le commentaire en ligne possède, sur tous les sites et plateformes qui le proposent, un espace, où l’internaute est invité à « réagir » au contenu de la page. Cette place est la plupart pas du temps située au bas de la page, à l’endroit le plus lointain, le moins accessible, qui n’apparaît qu'après avoir fini la lecture du contenu de l’article. La définition de son contenu pose davantage problème. Le commentaire d’articles en ligne partage, au moins en théorie, avec son homologue académique, un principe moteur et un horizon. Car le commentaire, tout comme la philosophie, procèdent de cet « étonnement » primaire, tel qu’il est décrit par Jeanne Hersch. Quant à leur horizon commun, « même si ce n’est qu’une aspiration impossible, ou une simple idée régulatrice, il s’agit de s’interroger sur ce que l’auteur considéré a dit de vrai. » Il diffère évidemment par l'organisation du propos : loin de suivre une méthodologie philosophique, le commentaire en ligne est souvent bref, désorganisé, incohérent. Il s’en distingue également par sa teneur ; la version numérique s’assimilant le plus souvent à une réaction spontanée, presque mécaniquement suscitée par la confrontation des idées et sensibilités du lecteur avec le document rencontré. En ce sens, ce commentaire en ligne relève davantage, par sa confection et l’intention qui le sous-tend, d’une situation d’énonciation orale, évanescent et léger à la manière d’un commentaire lancé face à un poste de télévision. Pourtant, sa forme écrite le voue à demeurer longuement visible. Calqué sur l’instantanéité de la réaction impulsive, sa forme l’inscrit dans une durée démesurée.

Cette ambivalence fondatrice donne tout son intérêt à cette vaste littérature quotidiennement augmentée : à la manière de la photographie immortalisant l’instantané, le commentaire fige dans l’éternité numérique l’état d’âme fugace des internautes. L’immense richesse d’informations contenues dans ces productions personnelles représente à nos yeux une base de donnée colossale et un terrain d’enquête idéal pour les sociologues et autres explorateurs du monde social. Par son volume, le méta-texte a largement détrôné le texte. Mais paradoxalement, il demeure largement discrédité face à la préséance du propos professionnel des journalistes.

Soulignons que les systèmes techniques participent de cette marginalisation du commentaire, et l’on pourrait établir une brève histoire des places respectives occupées par texte et méta-texte, dans une perspective technologique. Il est sans doute possible de considérer l’invention du codex à Rome au IIe siècle avant Jésus-Christ comme le moment fondateur du commentaire écrit : libéré des rouleaux lisibles seulement en usant de ses deux mains, les érudits furent dès lors en mesure d’annoter et de recopier individuellement les livres étudiés. La glose se développe alors et sature les marges du texte. De l’Antiquité à l’époque moderne, la place laissée par les systèmes techniques aux commentaires n’évolue guère, passant des marges aux bas de pages ou aux fins de livre. Les commentaires et discussions qu’ils suscitent participent peut-être autant que les sources primaires à la construction de pensées et philosophies, mais ils sont toujours relégués en dehors du texte. Malgré quelques exceptions notoires, comme Descartes intégrant à ses Méditations Métaphysiques une partie dans laquelle il publie les critiques des penseurs à qui fut adressé son ouvrage ainsi que ses réponses, (Objections et réponses), le commentaire demeure secondaire et anecdotique.

Les défis du journalisme à l’ère du commentaire

L’irruption du nouveau système technique numérique, que l’on peut qualifier de « révolution numérique » (dans la mesure où celle-ci bouleverse nos structures de perception) façonne de nouveaux rapports entre commentaire et article. La disproportion entre le propos souvent très concis du journaliste et le nombre de réactions est rendu visible grâce aux articles en ligne qui conservent indéfiniment l’amoncellement de tous les commentaires des lecteurs (exception faite de ceux supprimés). A tel point que la hiérarchie de l’information valide, détaillée précédemment, semble voler en éclat : les commentaires deviennent tout aussi importants et significatifs que l’article lui-même si l’on prend en compte que, bien souvent, la quantité de réactions engendrés par l’article sont devenus un indicateurs de sa qualité, de son succès, de son degré de « buzz ». Parallèlement à cette montée en puissance du diktat de l’audience, le métier de journaliste se retrouve également aux prises avec la multiplicité des sources d’informations qui ne sont pas d’origine journalistique. Le journaliste ne peut plus se prévaloir du monopole de l’information et peine à trouver sa place parmi le flux abondant d’informations rendus accessibles par le système technique numérique et particulièrement par les réseaux sociaux. Comme le fait remarquer avec ironie Eric Scherer, le domaine de l’information semble être le seul cas de révolution marxiste totalement abouti, si l’on considère la disparition de la domination d’une classe et la totale mise en commun des moyens de production de l’information.

La montée en puissance du commentaire semble donc participer à la remise en question du rôle des journalistes, appelant de nécessaires adaptations d’un métier en crise pour faire face aux dérives sensationnalistes qui rompent peu à peu avec la déontologie originelle.

Nous avons donc essayé de nous défaire des pré-notions infondées sur les commentaires en ligne pour considérer ces derniers, non comme des phénomènes mineurs et négligeables, mais comme le creuset d’un espace public digne des rêves d’un Habermas.

Comment et pourquoi tant d’utilisateurs réagissent-ils aux articles ? En quoi ces commentaires influencent-ils la profession journalistique et l’expérience de l’ensemble du lectorat ? Dans quelle mesure ces espaces favorisent-ils la construction d’opinions politiques et d’identités communes ? Autant de questions qui guideront nos pas au long de cette enquête.

 

Pourquoi Mediapart ?

Pour interroger la place du méta-texte à l’époque de l’hyper-texte, nous avons choisi un cas très précis, celui des commentaires d’articles politiques de Mediapart. Ce choix n’est pas anodin. Il tient d’abord à un constat simple. La pratique du commentaire sur ce type d’article est un phénomène massif : dans notre échantillon, nous avons relevé en moyenne 177 commentaires par article (médiane = 125, avec cependant de grandes différences : écart-type = 171).

Le choix du thème politique tient au fait que les informations à ce sujet ont tendance à provoquer de nombreux débats et à déchaîner les passions, sur le support informatique comme dans l’agora grecque ou dans les dîners de famille.

Ce choix nous est apparu comme particulièrement pertinent car Mediapart est un journal atypique ayant fait le choix d’être intégralement et uniquement en ligne, tout en conservant une déontologie journalistique aigüe. L’idée de participation à la production de l’information est aux fondements de ce journal : en effet, le « Club Mediapart » est un espace qui héberge de nombreux de blogs et éditions, permettant à tous les abonnés de publier billets, portfolios ou éditions thématiques en ligne. La rédaction de Mediapart puise ensuite dans ce riche creuset d’expression libre et sélectionne les articles les plus pertinents pour les intégrer à sa propre édition.  

Notre démarche

Nous avons sélectionné un corpus de 50 articles politiques, publiés par Mediapart entre septembre et novembre 2019. Nous nous sommes ainsi plongés dans les quelques 8850 commentaires accompagnant les articles. Nous avons ensuite sélectionné 90 commentateurs (anonymisés) apparaissant plus ou moins régulièrement en marge des articles étudiés, nous sommes rentrés en contact avec eux et leur avons adressé un questionnaire relativement simple et assez ouvert, comportant les quatre questions suivantes :

« Pourquoi est-ce important pour vous de commenter les articles ?

Pensez-vous que les commentaires enrichissent le propos de l'article ?

Vous arrive-t-il de changer d’avis en confrontant vos arguments à ceux des autres commentateurs ?

Pensez-vous que la plateforme Mediapart se prête bien aux échanges d’opinion, et au débat démocratique ? »

46 réponses exploitables nous sont parvenues, lesquelles ont largement enrichi notre compréhension des motivations des commentateurs.

 

Nos résultats sont présentés sous la forme de 10 billets, que nous vous invitons à lire et, bien sûr, à commenter !

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