Commenter en ligne #3: La mise en scène de la vie numérique

Mediapart exerce sur les commentateurs un contrôle direct (modération) et indirect (architexte). Ces deux modalités de gouvernementalité de l’espace numérique de la plateforme donnent forme à un véritable dispositif, au sens que Foucault donne à ce terme.

Qu'est-ce qu'un dispositif pour Foucault ?

« Ce que j’essaie de repérer sous ce nom, c’est, premièrement un ensemble résolument hétérogène comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques, bref : du dit aussi bien que du non-dit, voila les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même c’est le réseau qu’on établit entre ces éléments […]Par dispositif, j’entends une sorte – disons – de formation qui à un moment donné a eu pour fonction majeure de répondre à une urgence. Le dispositif a donc une fonction stratégique dominante… J’ai dit que le dispositif était de nature essentiellement stratégique, ce qui suppose qu’il s’agit là d’une certaine manipulation de rapports de force, d’une intervention rationnelle et concertée dans ces rapports de force, soit pour les développer dans telle direction, soit pour les bloquer, ou pour les stabiliser, les utiliser. »

— Dits et écrits, volume III, pp. 299-300.

Pour saisir les intentions et postures expliquant la politique de Mediapart vis-à-vis de ses utilisateurs, nous nous sommes donc attaché à étudier à la fois le système de « censure » permettant de faire disparaître les commentaires ne respectant pas la Charte ce participation et les implications du dispositif technique, l’architexte encadrant et conditionnant le fil des commentaires. La production socio-discursive des commentaires s’articule en effet à un dispositif socio-technique détaillé dans le billet précédent et interprété dans le présent billet.

Une modération a posteriori hybride

"Mediapart a fait le choix d’un participatif sans modération a priori. » peut-on lire en tête de chaque fil de commentaire. Le modèle de modération est a posteriori :  les modérateurs n’exercent un contrôle qu’après publication. Cela présente des avantages évidents en terme de main d’oeuvre et d’efficacité et permet de mettre en place des de débat très inclusifs, accueillant un grand nombre de participations. D'un point de vue légal, le media hébergeur est exonéré de toute responsabilité légale en cas de publication d’un message illégale (diffamation, appel à la haine, contenu raciste, xénophobe, homophobe…), si ce commentaire est supprimé dans un délai raisonnable après son signalement. Derrière ces avantages évidents, un problème demeure : l’image du site risque d’être entachée. Pendant le temps qui s’écoule entre la mise en ligne d’un message illicite et sa suppression, ce message reste visible et risque de « contaminer » la discussion ; Mediapart peut être accusé (symboliquement) d'héberger des propos inadmissibles. Le contrat liant lecteurs/contributeurs et journalistes/modérateurs s'instaure donc autour d’une confiance réciproque mais asymétrique : d’une part les lecteurs remettent leur confiance à la modération qui a tout pouvoir de suppression des messages, sans aucun contre-pouvoir institutionnalisé qui permettrait de faire appel de certaines suppressions, et d’autre part les modérateurs et journalistes attendent des commentateurs qu'ils se montrent responsables et veillent à ne pas ternir la réputation du journal et son climat démocratique de respect mutuel.

Si la liberté d’expression est bien sûr approfondie par ce modèle a posteriori, la qualité du débat risque de s’en trouver diminuée. Et pour cause : certains commentaires ne s'opposent pas à la Charte, pas plus qu’ils n’enfreignent pas la loi, mais leur contenu ne présente aucun intérêt pour le débat : commentaires hors sujet, imprécis, confus, incompréhensibles, et généralités inutiles brouillent la polyphonie de cet espace surchargé et rendent sa lecture encore plus difficile. Par ailleurs, il faut prendre en compte le  « facteur humain » de la modération, à savoir que les modérateurs ne disposent que de très peu de temps pour chaque commentaire (selon une étude de Laura Calabrese, 5-6 secondes) et ne sont pas pas à l'abri d’une erreur.

Notons par ailleurs que cette modération a priori s’applique pour les commentaires, mais pas pour les éditions : ainsi, une permission doit être obtenue avant de publier une édition sur le club Mediapart. Cette demande doit être justifiée avec précision, longuement motivée et les critères d’acceptation demeurent absolument opaques.

A cette modération systématique transcendante s’ajoute une modération réactive immanente. La responsabilisation des commentateurs passe par une modération réactive décentralisée. Les utilisateurs constituent eux mêmes un filtre permettant de réguler les propos intolérables et insultes. Ce contrôle par la base se fait par deux moyens : en premier lieu, la possibilité de signaler un abus (lien « Alerter » sous chaque commentaire). Mais cette supervision collective peut elle-même entrainer des « abus ». Ce dispositif invite au « civisme » et à la « responsabilité » des internautes, mais les comportements irrespectueux peuvent passer entre les mailles, dès lors qu’ils sont assortis d’opinions largement partagées au sein du public. En d’autres termes, la modération réactive constitue un risque d’ostracisme des opinions minoritaires.

L’auto-régulation individuelle a posteriori est le second moyen. Ce dernier peut sembler rare ou étrange, mais dans les faits il est bien plus fréquent de trouver des messages supprimés par leur auteur plutôt que par la modération (le fil de commentaires garde une trace de ces messages en indiquant qu’ils ont été supprimés, et par qui). Dans notre époque de profusion d’informations gratuites, ce choix est dans le même temps une concession au public et une « nécessité » commerciale pour rapprocher le « consommateur » du processus de production (d’aucuns parlent de prosommateurs).

Pour donner un ordre d’idées, sur un échantillon de 12 articles, 2 commentaires ont été supprimés dans l’article « A Paris, les opposants à la PMA pour toutes ont défilé pour la paternité », 14 commentaires ont été supprimés dans « Macron rattrapé par Macron », 19 dans « Mouvement climat et gilets jaunes convergent en dépit des forces de l’ordre ».

Le modérateur est une figure discrète, effacée, et pourtant omniprésente de la sphère publique de Mediapart. Nous aborderons son rôle charnière auprès des journalistes dans un prochain billet. Une édition publiée le 20 novembre 2019, intitulée « La Gazette de la Modération », cherche à revaloriser le travail très ingrat des médiateurs, ces travailleurs de l’ombre qui apaisent au quotidien le débat.

L'effort pour concilier la participation du public et le contrôle éditorial est loin d’être parfait mais remplit relativement bien sa tâche de suppression des contenus illicites.  En outre, force est de constater que le fil de discussions représente un espace de liberté, dans lequel le modérateur n’a qu’une fonction « régalienne » (il s’assure de la suppression des contenus enfreignant la Charte et par extension potentiellement illégaux, comme des appels à la haine ou des diffamations) et ne s’immisce pas dans le débat d’idées.

Architexte et mise en scène de la plateforme

L'expression des commentateurs n’est pas seulement encadrée par la modération : les structures de perception de l’information conditionnent également cette expression, l'interface influence la formation et la circulation des idées.

Notons tout d'abord que Mediapart n’est pas particulièrement à la recherche de ce “journalisme de l’innovation” avide du tout nouveau design ou format qui attirera l’attention du lecteur (d’autres journaux s’essaient aux webdoc, à la réalité virtuelle, expériences 3D, ou plus sobrement à la cartographie et à des infographies méticuleuses). Par la sobriété de son design, Mediapart semble plutôt se concentrer sur la puissance de la parole.

Dans un contexte de profusion d’images dans les media en général, souvent prises comme des preuves en soi, il est remarquable que Mediapart n'intègre que peu d’illustrations, tant parmi les articles que les commentaires. Est-ce le signe d'un retard ? Il est permis de penser qu'il s’agit plutôt d’un choix volontairement à contre-courant. Face aux apôtres de la valeur ajoutée par le design (voir à ce propos  l’étonnant portrait du journaliste augmenté dont la polyvalence et la productivité ne sont pas sans évoquer les fantasmes du transhumanisme, dans Scherer, Éric. « Chapitre III. Manifeste pour un « journalisme augmenté », A-t-on encore besoin des journalistes ?Manifeste pour un "journalisme augmenté" Presses Universitaires de France, 2011, pp. 131-188). La rédaction de Mediapart se concentre sur le fond — la forme ne doit servir qu'à transmettre les productions journalistiques matérialisées par des articles — une sobriété résistante qui dénote dans le paysage médiatique.

Cette prévalence de l’écrit sur l’iconographie et les autres formats ne tient pas tant aux dispositifs techniques de la plateforme qu’à une certaine culture mediapartienne : en effet, il est possible d’insérer toutes sortes de contenus et formats, dans les commentaires comme dans les billets ou articles : images, GIFs, vidéos, liens… Leur rareté tient donc à une coutume de cette communauté en ligne et non à une impossibilité technique.

Nous avons donné dans le billet #2 des débuts d'interprétation des configurations de discussion et nous explorerons plus en détail dans le billet #9 les liens entre journalistes et commentateurs. Il importe ici de mettre en lumière en quoi ces dispositifs instituent une hiérarchie au sein de la plateforme, laquelle n’a a priori pas lieu d’être.

Malgré sa volonté d’être un media participatif, Mediapart instaure en effet une nette distinction entre le discours expert des journalistes et le discours profane des commentateurs. Cela se perçoit au premier abord grâce à un code couleur qui catégorise immédiatement l’utilisateur : en vert les journalistes et modérateurs de la Rédaction, en bleu les lecteurs-commentateurs-contributeurs. La discrimination saute aux yeux et instaure deux ordres, deux castes bien distinctes, en interaction constante mais pas rarement en communication.

Cette distinction est pourtant critiquable. Comme le souligne Laura Calabrese, le discours journalistique n’est pas un discours expert (il n’emploie pas une terminologie spécifique) mais tire son statut de sa situation d’énonciation, et de même, le discours des commentateurs est traversé par des veines d’expertise, ce qui n’en fait pas un discours entièrement profane. La réalité tient donc davantage en un continuum de niveaux d’expertise et de spontanéité variant d’un discours à l’autre. La fonction sociale en dit plus long sur le statut de chaque propos que le discours en lui-même.

Mediapart accentue et entretient la fiction d'une division entre les deux discours, fiction nécessaire et bien compréhensible dans la mesure où la profession de journaliste demeure distincte des activités de contribution-lecture-commentaire.

En quoi est-ce un enjeu de gouvernementalité ? Pour la simple raison que Mediapart porte en son sein une antinomie et, pourrait-on dire, le principe de sa disparition. Comment en effet justifier la partition originelle entre journalistes et lecteurs lambda dès lors que tous les lecteurs sont invités à participer ? Affirmer et assurer cette distinction, c’est légitimer la place de la rédaction dans une sphère qui, finalement, pourrait vivre par elle-même, tel un réseau social banal, avec la particularité d'être focalisé sur les questions de société. Soulignons qu’il ne s'agit pas ici de remettre en cause la primauté de la rédaction sur la plateforme Mediapart ; cette plateforme n’aurait pas de sens en l’absence des journalistes qui produisent les contenus adressés aux lecteurs et alimentent leur direction. Notre intention n’est pas non plus de prétendre que la communauté de lecteurs-commentateurs-contributeurs pourrait continuer à coexister numériquement en l’absence de la régulation de la rédaction. Nous nous bornons à constater que cette nette distinction, rendue techniquement visible par la séparation des sphères (articles et fils de commentaires ne sont pas sur la même page, couleurs de profil différentes), rappelle et exacerbe l’opposition entre lecteurs et journalistes, justifiant l’existence de la rédaction.

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