Commenter en ligne #4: Un dispositif controversé

A l’aune de nos observations de certains commentaires, des témoignages recueillis et des résultats d’une enquête publiée par Mediapart en novembre 2019, il semblerait que l’espace commentaire présente certains problèmes sur la forme, ce qui lui vaut d’être critiqué. La modération suscite également des protestations.

Nos lectures d’articles ont permis de révéler la difficulté de lisibilité des commentaires quand ceux-ci sont très nombreux. L’interface est simple (voire simpliste), ce qui rend la lecture des réponses complexe : les réponses à un commentaire se placent les unes sous les autres et les réponses aux réponses se situent dans le même espace et avec la même forme (même encadré, même couleur …). Par conséquent, certaines réponses se trouvent très loin (en dessous) du commentaire principal, mélangées parmi d'autres réponses : la lecture est confuse et on peine à suivre le débat. Par exemple, quand il y a deux, trois voire quatre débats en même temps sous un commentaire, toutes les réponses sont mélangées et le seul moyen de comprendre qui commente dans quel débat, c’est de lire à qui la réponse est destinée (ce qui suppose qu’il faut garder en tête tous les noms de ceux qui commentent et retenir dans quel débat sous-jacent ils prennent part). On retrouve ce problème très souvent et cela a été particulièrement fastidieux dans la lecture d’articles tels que Mouvement climat et gilets jaunes convergent en dépit des forces de l’ordre ou Jacques Chirac ou l’obsession du pouvoir ou encore Derrière l’idéologie du « racisme anti-Blancs », la persistance de la question coloniale française.

Lors des nos échanges avec certains commentateurs, ce problème d’interface a été pointé par dix personnes sur quarante-six. Le fil de commentaire n’était pas assez clair pour certains. D’autres soulignent qu’ils n’étaient pas informés des réponses à leurs propres commentaires. Une réponse assez représentative était celle de C. : « Par contre le fil de discussion séquentiel linéaire est beaucoup trop primaire pour être à l'abri des trolls. Je réclame sans succès depuis des années un système de discussion arborescent qui permettrait d'éviter les tête-à-tête individuels en les reléguant sur des branches latérales empruntables ou pas par les abonnés selon l'intérêt qu'ils leur portent ». L’enquêté évoque ici le problème des « trolls » : les commentaires pertinents sont souvent noyés dans les interventions de ces perturbateurs. C’est bien le fait que le fil de discussion ne comporte qu’une seule dimension qui pose problème. La création d’une seconde dimension (par exemple les branches latérales dont parle C.) pourrait permettre de remédier à ce genre de soucis pratiques. 

Nous avons également remarqué que certains utilisateurs ne savaient guère utiliser l’interface. Il arrive que des commentateurs, pour répondre à un commentaire, n’utilisent pas l’outil « répondre » mais se contentent de citer le pseudo de celui à qui ils répondent au début de leur commentaire. Cela ne facilite pas non plus la lecture des commentaires même si finalement, l’affichage est presque identique. Dans les deux cas (utilisation ou non de « répondre »), le lecteur doit retenir les pseudos des personnes qui prennent part au débat (comme évoqué plus haut). Faudrait-il considérer le fait de ne pas utiliser l’outil “répondre” comme un acte involontaire ? Ou bien est-ce une volonté des utilisateurs d’opérer de cette façon (en mettant parfois plus en avant le nom du pseudo à qui ils répondent : en rouge, en gras, souligné …) au vu des difficultés de lecture ? Nous ne pouvons pas trancher dans la mesure où nous n’avons pas de témoignages à ce sujet mais cela reste révélateur d’un dispositif à la forme problématique. 

Enfin, lors de nos observations, nous avons retrouvé des commentaires au sujet de cet espace, qui appellent à une meilleure modération. Un commentateur de l’article Mouvement climat et gilets jaunes convergent en dépit des forces de l’ordre était notamment scandalisé que des commentaires ayant des propos choquant comme « manif ethniquement pure » ne soient pas supprimés. Ce trop-plein de liberté est également pointé en marge de l’article Contre le cartel de l’impunité : « Il serait temps que Mediapart fasse le ménage dans ces abonnés infiltrés, qui perturbent sciemment le débat sans même lire l'article... » ou encore « J'ose espérer que Mediapart résistera à ce déferlement de commentaires hostiles qui viennent corrompre un débat serein et intelligent. Ces attaques incessantes des militants de Lfi conjuguées avec les ennemis reconnus du journal finiront par contraindre la direction de fermer ce bel outil démocratique ». Ces deux derniers commentaires sont tout de même à remettre dans leur contexte : il s’agit d’un article (et c’est d’ailleurs le seul parmi notre corpus où nous avons repéré ce phénomène) où la majorité des commentaires critiquent Mediapart, et notamment le manque d’objectivité du journaliste. Enfin, en marge de l’article Macron rattrapé par Macron, on peut lire :  « Il y a là de fait une situation intolérable que permet la complaisance intolérable de Médiapart en ouvrant cette espace d’expression où les commentaires et les réactions s’apparentent à de pures excrétions. Voilà à quoi se réduit ici la dimension participative de Médiapart, à des latrines collectives ». Ces observations que nous avons faites sont un réel problème dans l’espace commentaire de Mediapart. Même si selon la rédaction les abonnés sont globalement satisfaits de la modération, celle-ci a pris conscience de ce problème et a interrogé les abonnés critiques de la modération. Sept grands thèmes ressortent de leur enquête : les attaques personnelles (38,1%), la violence des propos (35,2 %), la grossièreté (29,9 %), les commentaires hors-sujets (29,9 %), le racisme (27,5 %), le sexisme (24,2 %) et l’homophobie (23,8%). Mediapart semble entendre ces critiques et envisage deux pistes d’amélioration afin d’apaiser les discussions. Premièrement, des améliorations techniques sur l’affichage des commentaires. Deuxièmement, une modération plus stricte envers les attaques personnelles et les grossièretés, deux dérives souvent constatées lors de nos observations et discussions avec les enquêtés. 

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