Commenter en ligne #7: Un espace public numérique ?

L’ensemble hétérogène et bariolé formé par commentateurs et commentaires répond à des dynamiques multiples que les typologies esquissées dans les billets précédents peuvent aider à appréhender. Mais regardé dans sa globalité, quelle fonction remplit cet espace ? Possède-t-il une réelle utilité sociale ?

La sphère de discussion accolée à chaque article correspond-elle à un espace public digne des rêves d’un Jurgen Habermas ? En répondant à cette question, nous esquisserons d’autres motivations qui poussent les commentateurs à écrire.

Donner voix aux exclus, porter la parole des militants

Un tiers des témoignages recueillis insistent particulièrement sur l'importance presque existentielle qu’ils accordent à l’acte de commenter. Si certains peuvent voir cela comme quelque chose de futile ou de divertissant, d’autres vivent cette participation comme renouveau de lien social, un moyen d’échapper à l’ostracisme ou à l’anomie qu’ils subissent ou ressentent. Ainsi, P. affirme :
« Je suis au chômage et en conséquence je suis très isolée pour tout ce qu'il est du dialogue social. […] les commentaires sur Médiapart sont un exutoire pour exprimer mes opinions et pour avoir l'impression d'EXISTER INTELLECTUELLEMENT. »

L’espace de discussion est aussi le moyen, pour ceux qui ne le peuvent plus, de poursuivre un engagement via cette nouvelle voie d’accès au monde social, et renouer avec l’altérité. Certains évoquent ainsi une « occupation de retraité qui physiquement ne peut plus participer aux manifs comme il le voudrait. Et besoin irrépressible de communiquer avec les autres. » Pour R.S., l’impossibilité d’être entendu par ailleurs justifie l’implication dans Mediapart, media ouvert qui tranche avec les autres,  jugés « nocifs » et imbriqués dans un « système pourri ». A.L. l'énonce clairement : « Excepté le bulletin de vote, les commentaires me semblent être l'unique lieu où donner/partager des points de vue. Comme les autres lecteurs, je réagis à vif aux articles et commentaires, pour être engagée… dans l'opposition. Sur les sites des chaînes d'Etat (France Info, les merdias…), les commentaires peuvent aussi insuffler un peu de démocratie quand on la pense en danger. »

D’autres encore, comme G., laissent entendre dans leurs réponses la continuité entre leur action manifestante et leur présence en ligne, en faisant allusion à des slogans particulièrement populaires dans le mouvement des Gilets Jaunes (entre autres) :
« Pour moi, il est important de commenter les articles pied à pied pour passer ce message à ces commentateurs : on est là, on est là, même si l'humanophobie ne le veut pas, nous on est là, pour l'honneur des travailleur.e.s et l'avenir de nos enfants, même si ça emmerde la haine, on est là. »
Certains militants prolongent en effet leur engagement dans la sphère numérique. Ils participent à la confrontation d’idées entre partis et avec des électrons libres qu’ils essaient souvent de convaincre. C’est le cas de A., qui voit le commentaire comme une « continuation de [son] travail militant ».

Cette omniprésence partisane au sein des fils de commentaires indigne certains, qui font leur possible pour les contrer et mènent une « lutte idéologique ». Pour J., « les forums Mediapart sont devenus le lieu de RDV de nombreux ultra gauchistes , peu nombreux je pense face à la masse des lecteurs de MdP mais ultra actifs. Définition : ultra gauche pour moi va des anarchistes jusqu'à LFI inclus - autre manière de les nommer : chemises rouges, des populistes. »

Les électrons libres, qui ne revendiquent pas ou n’ont pas de sympathie pour une organisation politique en particulier, possèdent également des valeurs qu’ils entendent bien promouvoir : pour ne citer que lui, J.C.S. commente « pour défendre des principes d'humanisme, combattre les préjugés, défendre ceux qui ont besoin d'aide, dévoiler les incohérences, amener ma petite pierre à l’édifice. »

Il est donc incontestable que l’espace de commentaires est un lieu central dans la vie démocratique de certains participants. Nombreux considèrent ces multiples fils comme une réelle agora où les idées qu’ils développent et défendent sont entendues, respectées, et pourront séduire. Ces commentateurs très impliqués ressentent profondément leur condition d'être en ligne et ont une conscience aigüe de leur devoir d'engagement politique. Pour autant, peut-on vraiment comparer les fils de discussion à un espace public constructif ?

Loin, très loin de l'espace public habermassien

Avant de rentrer dans le détail du débat, remarquons d’emblée qu’un des principes cruciaux de l’espace public n’est pas respecté : la parité de participation. Comme le soulignent plusieurs enquêtes, dont le baromètre du numérique 2018 ou encore l’article de Eric Scherer, si tout le monde possède désormais les moyens techniques pour prendre la parole, rares sont ceux qui le font. Neuf internautes sur dix seraient ainsi complètement passifs. L’enquête menée par Mediapart le mois dernier fait état de 22 commentateurs réguliers sur 604 interrogés, soit 9%. On ne saurait dès lors prétendre que l'espace public inclut tous les abonnés de Mediapart, même si une très grande proportion d’abonnés lit (plus ou moins régulièrement) les commentaires et est susceptible de les « recommander » (équivalent du « like ») ou de les signaler, donc de participer indirectement ou par procuration. L’espace public, s'il existe, ne concerne donc qu’une petite fraction du lectorat de Mediapart.

Sans rentrer dans les détails de la théorie de Jurgen Habermas, rappelons à grands traits les points saillants de son modèle : dans l’espace public, les opinions opposées s’affrontent, délibèrent, et en arrivent à une forme de consensus. La discussion et la mise en commun des idées et intérêts contradictoires permettraient ainsi de s'accorder sur une solution qui n'était pas pensable auparavant. La publicité de la raison requiert donc cet échange constructif. Une telle discussion a de nombreux pré-requis. On l’a souvent dite impossible dans la mesure où elle nécessite de chacun honnêteté, bienveillance, et, surtout, aptitude à changer d’opinion.

Que nous disent les commentateurs ? Ils ne le démentent pas : leurs idées ne changent guère à la lecture du fil des commentaires. Un tiers d’entre eux est même tout à fait catégorique. A. va jusqu’à écrire, non sans une pointe de cynisme :
« Je ne change jamais d'avis, à l'instar de tout le monde. »

Lorsqu’une évolution s’opère, elle se fait presque systématiquement au profit des idées déjà ancrées : nouvel argument, nouvelle information…
"Je fais plus souvent de réelles découvertes qui vont bien dans le sens de mes idées » (C.)

D'une manière générale, les commentateurs et lecteurs cherchent donc avant tout à confirmer leurs opinions plutôt qu’à les remettre en question — ce genre de « bulles » est un phénomène bien connu des réseaux sociaux.

En outre, le commentaire ne revêt pas toujours une dimension existentielle. Un cinquième des commentateurs interrogés confessent que cette activité reste à leurs yeux un divertissement, un passe-temps sans grande importance. L. Traduit bien cet état d’esprit :
« Disons que la plupart du temps cela m'amuse et constitue une plage de distraction salutaire par rapport à mon travail. Je ne me prends pas au sérieux. »
Une telle légèreté est-elle compatible au rigoureux effort nécessaire pour établir un débat constructif ? Il est permis d'en douter.

Par ailleurs, nous avons vu précédemment la forte présence des commentaires spontanés, sans sources, peu développés, peu structurés. Un véritable débat semble vain quand les internautes se contentent de « lancer » leurs opinions sans les justifier, ce qui n’engage guère au débat ou à la recherche d’un consensus par la délibération.

Au-delà de ces difficultés à faire avancer le débat quand les idées en présence sont insensibles les unes aux autres, un autre problème surgit, tel que décrit dans cette réponse de L. :
« Entre internautes, le dialogue est parfois difficile, voire inexistant. Tout ce qui a trait au féminisme, aux migrants, aux minorités (particulièrement LGBT), même à la façon de concevoir l'histoire de France, les opinions des uns et des autres, très tranchées et exclusives, n'incitent pas au compromis ou à la discussion raisonnable, pas de débat dépassionné possible dans ce cas. »

Certains sujets déchainent ainsi les passions ; le débat est bien trop souvent hystérique. Paradoxalement, des commentateurs régulier n’hésitent pas à dénoncer ces dérives :
« Les commentaires de Mdp (notamment sur certains thèmes) tournent trop souvent, quasi systématiquement, à la foire d’empoigne, à l’invective et aux injures personnelles, parfois les plus grossières, visant les personnes et non leurs arguments. Cette pratique est le plus souvent le fait de commentateurs anonymes, intervenant massivement, au nom d’une formation politique » (B.G.)

On l'a bien vu, même si l’opportunité de forger un véritable espace public existe, la réalité des comportements en ligne demeure bien éloignée de l’utopie d’une raison publique.

Discussions politiques et formation des opinions

Doit-on se résoudre à considérer ces espaces comme des « dépotoirs » où s’amoncèlent pêle-mêle des opinions infondées tels des « monologues interactifs » ?

On ne peut nier que certains passages de ces discussions tournent au charivari inintelligible. Pour autant, ces espaces d'expression ont une véritable fonction démocratique, et, d’une certaine manière, participent à l’élaboration de pensées politiques développées, nuancées et étayées.

Les espaces de commentaire ne peuvent être catalogués comme des discussions de comptoir ou des cafés du commerce. Cela tient en premier lieu à leur forme : l’écrit n’engage pas la même expression et la même organisation que l’oral. Écrire requiert un réel effort de réflexion et de formulation intelligible ainsi que de lecture attentive, incite à envisager les contre-arguments pour les court-circuiter.

Le fil des commentaire forme, consolide ou rend visible des communautés partageant un vision du monde. Ces communautés d’idées, qui transcendent les simples adhésions partisanes, échangent et enrichissent leurs arguments dans l'affrontement avec d'autres. A l’échelle individuelle, les commentaires ont un rôle indéniable de formation, notamment par l’apprentissage de techniques narratives. Certains chercheurs ont noté l'effet désinhibant de l’engagement en ligne qui redynamise une démocratie où l’indifférence ne cesse de progresser : en ligne, une partie des indices de statut (stigmates par exemple) s’effacent, la prise de parole publique est plus égalitariste, et laisse davantage d’audience à ceux qui n’en ont pas par ailleurs.

Doit-on regretter la survivance des divergences d'opinion malgré les millions de messages échangés ? Certainement pas. La stérilité de certains débat n’enlèvent rien au processus de construction de la citoyenneté par la discussion politique et l’acceptation du point de vue opposé. Si certaines contradictions ne se résolvent pas, cela tient sans doute au fait que les idées en présence sont irréconciliables, ce qui n’empêche pas de continuer à faire société. Ne pas tomber d’accord n’empêche pas de contribuer aux dispositifs et pratiques démocratiques, bien au contraire.

Il nous faut également nuancer le fait que les commentateurs sont insensibles aux idées extérieures : une minorité conséquente (presque 15%) affirme avoir changé de point de vue, « quand c’était bien argumenté »(C.). Une part significative de nos réponses témoignait d'un certain optimisme sur les commentateurs mediapartiens :
« Et s'il m'arrive de commenter sur d'autres sites, où je pense qu'il y a peu de chances que je convainque quiconque, par contre, je pense que le lectorat Médiapart est suffisamment intéressé aux questions politiques, économiques, sociales et environnementales, pour accepter le débat, et penser pouvoir modifier son opinion. » (S.)

Notons d’ailleurs que certains thèmes sont davantage enclins à provoquer des changements d’opinion. S. le souligne : « Ce sont plutôt sur les sujets sociétaux (droit/situation des femmes, des immigrés etc), sur lesquels je n'ai pas d'avis tranché, que je suis le plus susceptible de changer d'avis. Sur les sujets économiques et sociaux, je reste cependant à l'écoute d'affirmations documentées, chiffrées venant soutenir une thèse que a priori je ne partage pas, poursuivant parfois par une recherche internet. »

Un arrière-monde pour se « défouler » ?

Les déferlements de propos irrités sont symptomatiques des conditions de vie et du manque de reconnaissance dont souffrent les utilisateurs. Ces espaces contribuent ainsi à une forme de régulation sociale par l’évacuation pacifique des frustrations. La liberté de ton et de parole, l’anonymat (identité vierge qui peut être reconstruite de toutes pièces) créent une ouverture dans laquelle s’engouffrent bien des crispations sociales qui ne trouvent pas d’autre échappatoire dans la vie quotidienne.

Certains commentateurs évoquent explicitement ce rôle cathartique. A ce propos, M.A. soutient, avec ironie, qu’il commente car :

« Ça m'empêche d'avoir des aigreurs d'estomac, de tuer mon prochain »

Peut-on qualifier le commentaire « d’acte politique du faible », celui-ci étant privé de la possibilité de se rallier et d'agir collectivement ? Serait-ce une forme de revanche symbolique contre un système oppressant et inébranlable ?

On trouve chez Martha Nussbaum cette idée que les « fâcheux » ou « trolls » utilisant Internet pour se « défouler » et jouir d'une puissance qu’ils ne possèdent pas dans leur vie « réelle » seraient similaires aux adeptes de la morale du ressentiment de Nietzsche. Ces faibles, dit le philosophe, perdants quotidiens, écrasés par la puissance et la vitalité des forts, trouveraient un exutoire en créant un arrière-monde hors de ce bas-monde, niant ses valeurs et la réussite de ceux qu'ils envient. Mais une telle lecture ne tient pas la route dans le cadre des commentaires d’article de Mediapart. Deux raisons à cela : d’une part il serait éminemment caricatural de comparer les commentateurs aux faibles qui créent la morale du ressentiment selon Nietzsche. Un constat sociologique s'impose en effet : les commentateurs appartiennent parfois aux CSP supérieures, et profitent relativement bien de leur société.  D’autre part la sphère numérique n’est pas un « arrière-monde » comparable au paradis des catholiques décrit par Nietzsche : le Web fait partie intégrante de notre monde. Les personnes déversant sur Mediapart le ressentiment accumulé au cours de leur vie quotidienne ne s’échappent pas du système qui les oppresse, ils le critiquent, l’attaquent sur un autre front, et, finalement, demeurent prisonniers de ses carcans de pensée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.