Commenter en ligne #8: Mythes et réalités du journalisme participatif

Le journalisme participatif se présente comme la solution aux défis que rencontre la profession face à la démocratisation du Web. Mais derrière ces beaux principes, quelle est la réalité des journaux, dont Mediapart, qui s'en revendiquent ?

Le développement du Web et d’Internet a amené les médias et le monde de l’information à se saisir des ces nouveaux outils. Désormais, les grands journaux ou chaînes de Télévision possèdent et alimentent tous leur propre site internet. Cependant, la rencontre entre le numérique et la sphère médiatique n’a pas eu pour seule conséquence un changement de support de lecture, d’interface entre le public et les journalistes. Elle a aussi permis et encouragé le développement de nouvelles formes de journalisme. Ainsi, l’apparition de médias exclusivement en ligne est accompagnée de tentatives qui visent à associer les citoyens ordinaires à la production de l’information. Cette volonté de ménager aux citoyens une place aux côtés des journalistes s’inscrit dans un mouvement que l’on désigne de manière générique par l’appellation « journalisme participatif » (ou « citoyen »). Dans un article de Libération, « La mort de JFK dans le viseur de Zapruder », Olivier Costemalle considère que l’enregistrement de l’assassinat du président des États-Unis par la caméra de Abraham Zapruder est le premier événement caractéristique d’un journalisme citoyen, dans sa forme primitive. Cette interprétation illustre l’une des facettes du journalisme participatif : le citoyen doit pouvoir jouer un rôle actif à la fois dans la récupération et dans la production des informations. Mais l’idée est aussi de lui permettre de participer à leur analyse et diffusion. Les bénéfices de cette démarche sont multiples selon ses défenseurs. En effet, elle permet d’obtenir des informations de sources indépendantes et diverses. D’un autre côté, cette multiplication des sources d’information est un moyen de contrebalancer la concentration des journalistes au sein de grands groupes de presse, qui constitue selon eux une menace pour la liberté d’expression. D’une certaine façon, l’émergence du journalisme participatif érige la société civile en « cinquième pouvoir », venant prévenir les dérives éventuelles du quatrième. 

Le journaliste, le public et la toile

Le développement de cette philosophie et de cette approche de l’élaboration de l’information se fait, comme on l’a souligné, dans un contexte très favorable avec le développement d’internet. En effet, le web permet une interaction beaucoup plus souple et rapide entre les journalistes et leurs lecteurs. Ainsi, le cycle de l’information est bouleversé. A l’heure ou la presse écrite était le seul moyen d’information, 48 heures pouvaient s’écouler entre l’apparition d’une « information » et sa publication. Ce délai passe à 24 heures avec l’avènement de la télévision hertzienne, puis à 15 minutes avec l’essor d’internet, et même à 2 minutes avec Twitter. La rapidité et la facilité de l’accès à l’information et à sa diffusion permettent donc aux citoyens d’être beaucoup plus vite en prise avec l’actualité, et mettent à leur disposition des outils très maniables pour se documenter sur un sujet. Internet a engendré un éclatement, une multiplication des sources d’informations, que certains citoyens se sont appropriés avec succès. C’est ce que souligne Scherer Eric dans le Manifeste pour un « journalisme augmenté » (2011) : « Le bon journaliste s’est toujours appuyé sur un réseau, son réseau. Mais le réseau a désormais pris la parole et le public en sait plus que nous ! » Le journalisme participatif souhaite donc mettre à profit cette compétence nouvelle que le public acquiert grâce à Internet. De fait, Eric Scherer ajoute que  « la prise de contrôle des moyens de production et de distribution des médias traditionnels par ceux qui en étaient privés entraîne la démocratisation de l’écriture et met fin au journalisme de surplomb, au journalisme de magistère. » 

Il est important de noter que les réalités recouvertes par le terme de journalisme participatif sont extrêmement diverses. Les sites d’information qui s’intéressent à cette nouvelle pratique adoptent des stratégies différentes pour créer un cadre propice à la participation citoyenne. En 1996, le site Place Publique est lancé par des journalistes de profession. L’initiative se définit elle-même comme un « média citoyen ». Dans un texte publié ( Médias citoyens : réconcilier médias et démocratie ) sur la plateforme, Yan de Kerorguen, qui dirige le site depuis 2007 affirme que chaque année, « environ la moitié des personnes interrogées estime que les choses ne se passent pas vraiment comme ces médias le leur racontent ». Il présente le journalisme citoyen comme un contre pouvoir face aux dérives des médias traditionnels et à leur non-indépendance. Pour cela, le site a pour but de créer des « agoras électroniques » se basant sur les compétences particulières de certains citoyens pour reproduire des espaces de débats publics et de production d’informations. Pour pouvoir participer et alimenter le site, il faut d’abord suivre une initiation aux techniques journalistiques. Place Publique souhaite ainsi sensibiliser les contributeurs aux éléments fondamentaux du processus de la production d’informations. S’inscrivant dans le même mouvement, Carlo Revelli et Joël de Rosnay lancent en 2005 la plateforme franco-italienne AgoraVox, qui reprend le principe de fonctionnement du journal en ligne coréen OhmyNews, fondé en 2000. La conception d’AgoraVox prétend faire de chaque citoyen un « capteur d’information », la plateforme permettant de relayer les éléments ainsi détectés. La société Cybion, à l’origine du site se charge de hiérarchiser et de filtrer les articles et les informations livrées par les citoyens ordinaires. La logique participative est dans ce cas poussé à l’extrême, car depuis 2007, toute personne ayant publié au moins quatre articles sur le site peut devenir modérateur. Cette dynamique est renforcée en 2012 : à partir de cette date, l’équipe d’AgoraVox n’intervient plus dans la modération, et c’est une équipe de bénévoles qui se charge de cette mission. AgoraVox devient donc un site d’hébergement d’articles, et n’est pas responsable devant la loi du contenu de ceux-ci.

Le cas de Mediapart

Mediapart se positionne à la frontière entre ces formes avancées de journalisme participatif et le fonctionnement de médias plus traditionnels. En effet, on distingue au sein de ce média en ligne lancé en 2008 trois espaces distincts : le Journal, le Studio et le Club. Le Club se rapproche des principes du journalisme participatif : les abonnés ont la possibilité de tenir à jour de manière plus ou moins active leur blog, sur lequel ils publient des billets sur les thèmes de leur choix. Ainsi, cet espace se caractérise par un foisonnement très important de textes concernant un panel extrêmement large de sujet, et écrits dans des styles et sur des tons très variés. Le Studio est quand à lui dédié à des productions audiovisuels : vidéos, reportages photos, interview filmés, podcasts… Dans cet espace, les productions de la rédaction de Mediapart côtoient les contributions d’éléments externes à l’équipe de journalistes, par exemple avec les portfolios. Le Journal enfin constitue un espace assez proche de ce qui se fait dans les médias classiques : des journalistes professionnels et salariés publient leurs travaux de manière quotidienne. La philosophie éditoriale de Mediapart se caractérise certes par sa prétention à l’indépendance, par exemple illustrée par l’absence de publicités sur son site, mais le principe du journaliste qui alimente un public avec ses articles demeure en place. Mediapart permet donc à deux conceptions du journalisme de cohabiter. Cependant, Mediapart ancre sa démarche dans une volonté de démocratisation de la production de l’information. Il existe sur la plateforme, comme sur les sites de la majorité des grands médias, la possibilité pour les lecteurs de réagir un article en le commentant. Mais Mediapart fait de cette possibilité un outil central de dialogue et de perfection de l’information. Sur les site, la description des commentaires affirme qu’ils permettent de débattre « librement […] avec les journalistes de la rédaction ou avec les abonnés ». Le travail du journaliste ne s’arrête donc plus à la publication de son article. Il est censé devoir répondre du contenu qu’il produit devant ses lecteurs, en apportant éventuellement des éléments de précisions ou des corrections. Dans cette idée, le débat suscité dans l’espace commentaire par un article permet de perfectionner la qualité de l’information du lecteur et au journaliste de prendre du recul sur son travail. La valorisation du commentaire constitue ainsi une ramification, une excroissance du principe de journalisme participatif. Il permet de créer un nouvel espace de dialogue, dans lequel les citoyens échangent des idées, des informations et des arguments en ayant la possibilité d’entrer en contact avec les journalistes professionnels.

Mais la discordance entre les principes proclamés par les fondateurs de ces sites de journalisme citoyen et l’effectivité de leur mise en place sur l’espace numérique peut être pointée du doigt. L’idée du journalisme participatif est de considérer que le citoyen ordinaire peut être un reporter, un producteur d’informations au même titre qu’un journaliste de profession. Cette logique remet fortement en cause le statut des journalistes, et pose même la question de leur rôle à jouer dans le journalisme participatif. La question se pose de savoir si l’égalité effective entre citoyens ordinaires et journalistes dans le processus d’élaboration de l’information a été atteint sur ces sites qui se revendiquent du journalisme participatif et prétendent contribuer à la démocratisation médiatique. Si l’on observe le fonctionnement des trois exemples que nous avons choisi de traiter ici, il est manifeste qu’une distinction entre journalistes, responsables du site et contributeurs ordinaires demeure présente, à des degrés divers. Dans le cas de Place Publique, créé par des journalistes professionnels, la nécessaire formation préalable à la publication sur le site révèle une double dynamique. Les fondateurs de la plateforme souhaitent ainsi créer des citoyens-journalistes compétents et sensibilisés aux enjeux journalistiques. Mais cette volonté reflète en toile de fond l’absence de confiance envers la compétence citoyenne. Les journalistes souhaitent ici inculquer aux citoyens des techniques, des méthodes qui leur sont propres, justement là où la diversité des approches pouvait constituer une richesse. De plus, cette logique place les journalistes dans une position de supériorité face aux novices. Une hiérarchisation des compétences est ainsi introduite. Dans le cas d’AgoraVox, la distinction est différente. Le site n’a pas été créé par des journalistes de profession. Mais un travail éditorial est réalisé par la société Cybion, qui s’arroge comme on l’a dit le rôle de filtrer les contributions. Ce dispositif implique une distinction entre l’équipe qui dirige la plateforme et ses contributeurs. Le processus de canalisation de la parole citoyenne crée un nouveau cadre, pouvant être considéré comme trop rigide et illégitime. Cependant, AgoraVox fait des efforts pour aller jusqu’au bout de sa logique, comme le montre le désengagement de Cybion de la modération en 2012.

Avec la cohabitation du Club et du Journal, Mediapart ne prétend pas être un média citoyen. Cependant, des traits du journalisme participatif sont empruntés par son site comme on l’a souligné. Dans le Club, censé être le journal des lecteurs, le mythe de la participation libre et démocratique souffre certaines critiques. Afin d’optimiser au mieux l’espace du Club, la rédaction n’hésite pas à s’immiscer dans cet espace et à y jouer un rôle de filtre, en sélectionnant une vingtaine de billets et les éditions considérés comme les plus intéressants, sélection qui est actualisée quotidiennement. D’autre part, la page d’accueil du Club présente également une sélection de billets et d’éditions rédigés par les abonnés. Avec ce mécanisme, non seulement les journalistes de Mediapart se réservent un droit de regard et d’appréciation de valeur sur le contenu produit par les abonnés, mais une distinction radicale est imposée entre la rédaction d’une part et les abonnés de l’autre. Cette situation pose la question de savoir à qui « appartient » le site : à la rédaction ? Aux abonnés ? Aux deux à la fois ? Les lecteurs et contributeurs ne sont pas tout puissants.  Un autre mécanisme vient le rappeler : c’est le pouvoir de la modération, qui régule les publications pour faire respecter la charte de Mediapart. Ce dispositif est certes nécessaire pour garantir la liberté d’expression en assurant la légalité et la qualité du cadre de débat, mais il est en l’occurrence mis en oeuvre par la rédaction. On aurait pourtant pu imaginer la mise en place d’une modération plus démocratique et participative, se rapprochant plus de celle que l’on retrouve par exemple dans les groupes sur Facebook ou chez AgoraVox, où elle est assurée bénévolement par des membres ordinaires, et l’équipe de modérateurs peut être amenée à changer ou à évoluer. Or Mediapart n’associe pas les lecteurs au processus de modération. Des efforts sont cependant faits, puisque l’équipe de la modération a récemment lancé une édition visant à faire le bilan de son action (La Gazette de la Modération). Mais il est manifeste que la mise en place d’une logique participative radicale trouve ici ses limites. On peut également s’interroger sur la pertinence de l’association des commentaires des articles de journalistes à cette logique. En effet, Mediapart prétend que les commentaires permettent d’interagir avec les journalistes, cette relation semblant être un enrichissement majeur. Mais dans les faits, on constate que les journalistes interviennent peu dans les commentaires qui suivent leurs articles. En effet, nous n’avons presque pas vu apparaître de noms de commentateurs en vert, qui signifie leur appartenance à l’équipe de Mediapart (les abonnés apparaissant en bleu). Pour autant, peut on critiquer l’implication relativement faible des journalistes dans l’espace commentaires ? Le journalisme en ligne a créé de nouvelles exigences vis-à-vis du journaliste, et le fait de devoir répondre en direct du contenu des articles en est une. Mais ces nouvelles tâches connexes à la base du métier, si elles se multiplient trop peuvent nuire à la qualité du travail journalistique. Nous voulons dire par là que si les journalistes de Mediapart interagissent peu avec leur lecteurs dans les commentaires, c’est peut être faute de temps, car il sont impliqués dans d’autres aspects de leur travail. Cependant, nous ne sommes pas en mesure de dire si les journalistes lisent les commentaires et si ceux-ci suscitent chez eux une réflexion, même lorsqu’ils n’interviennent pas directement. En revanche, des efforts semblent être mis en oeuvre par la rédaction pour valoriser les commentaires. Un billet publié sur l’édition La Gazette de la Modération le 26 novembre 2019 (Un nouveau rendez-vous de la modération) explique qu’un bilan interne des commentaires est régulièrement dressé par l’équipe de la modération pour informer les salariés de Mediapart et «  traduire au plus juste les félicitations et les reproches des commentateurs, [...] donner la température de ce qui se dit sur le site et [...] mettre en lumière des commentaires remarquables. » Cette initiative démontre qu’une véritable attention est accordée aux commentaires, et que la volonté de les associer au travail journalistique reste présente. Nous pouvons donc affirmer que si la mise en place de l’espace commentaire comme un lieu d’interactions entre les journalistes et les lecteurs et d’amélioration du travail journalistique n’est pas parfaite, les tentatives de valorisation des commentaires sont manifestes et réelles.

Dans ce billet, nous avons mis en relief les écarts qui subsistent entre les principes théoriques du journalisme citoyen et leur mise en oeuvre pratique. Les exemples de médias citoyens que nous avons choisi ici (AgoraVox et Place Publique) ne sont pas des échecs, mais la radicalité de leur logique participative peut être, comme on l’a souligné, remise en cause. Une distinction reste en place entre les compétences de l’équipe de rédaction et les journalistes professionnels et celles des contributeurs ordinaires. Dans le cas plus spécifique de Mediapart, on a montré que les logiques du journalisme traditionnel adaptées au numérique et celles du journalisme participatif coexistent dans les différents espaces du site. Mais là encore, la frontière entre journalistes et lecteurs demeure solidement ancrée, et les limites pratiques des prétentions à la démocratisation peuvent être soulignées.

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