Commenter en ligne #9: Une communauté en soi

Au-delà de l’association des citoyens au processus d’élaboration et de diffusion de l’information, le journalisme participatif a également pour but de créer de nouveaux espaces de débat et de dialogue, qui peuvent déboucher sur des communautés conscientes d'elles-mêmes - des communautés en soi.

Une base restreinte mais active

Au-delà de l’association des citoyens au processus d’élaboration et de diffusion de l’information, le journalisme participatif a également pour but de créer de nouveaux espaces de débat et de dialogue. C’est d’ailleurs ce que disent rechercher de nombreux abonnés que nous avons interrogés. V. affirme par exemple que si il participe dans l’espace commentaire, c’est pour satisfaire sa « volonté de discussion politique ». Comme on l'a déjà montré, seule une infime part des utilisateurs du Web produisent du contenu. Le journalisme participatif implique donc des usagers actifs, qui à défaut d’être des créateurs de contenu sont au moins des participants. Les adeptes de ces modes d’informations appartiennent donc à une catégorie d’utilisateurs très restreinte et limitée en nombre, les « lecteurs-auteurs » restant extrêmement minoritaire, comme le souligne Aurélie Aubert dans Le paradoxe du journalisme participatif. Les personnes impliquées dans le journalisme participatif sont regroupées au sein des différentes plateformes et des différents sites qui le pratiquent. Ainsi, la nécessité d’une plateforme d’hébergement des contenus liés au journalisme citoyen engendre l’apparition de « communautés » propres à chaque site. Contrairement à l’ensemble des abonnés d’un journal papier, cette communauté est plus liée et solide, le numérique permettant de tisser des relations et des interactions beaucoup plus fréquentes et fortes que la simple conscience de lire chaque jour le même quotidien. Sur Mediapart, la « vie » de la communauté passe bien sûr par la lecture des billets des autres abonnés dans le Club, où encore par l’utilisation de la messagerie interne au site par les abonnés pour communiquer entre eux. Ce second dispositif illustre d’ailleurs la volonté de la rédaction de permettre et de faciliter l’interaction, d’entretenir le dialogue entre abonnés. 

Mais l’un des espaces privilégiés de la construction demeure l’espace commentaire. Les abonnés peuvent y interagir en direct et en public, dans des échanges qui deviennent souvent des discussions, de véritables dialogues. Au sein de cet espace, des manifestations formelles de cette vie de communauté apparaissent. On constate tout d’abord qu’il existe une inter-connaissance des abonnés entre eux. Cette connaissance est relative aux opinions politiques ou aux positionnement de certains. Un exemple significatif est celui de la réponse de l’un des abonné interrogé dans le cadre de notre enquête qui déclare : « mais mon idée est pas de chercher à convaincre (c’est comme si M. cherchait à me convaincre, moi !) ». L’abonné se réfère directement à un autre membre de la communauté et à son positionnement politique, qu’il connaît visiblement suffisamment bien pour l’affirmer incompatible avec le sien. Mais ces liens transparaissent aussi dans la connaissance de détails personnels sur certains abonnés. Nous pouvons illustrer ce propos avec ce commentaire : « Quand on sait que B. est prof d’Histoire, L. ex-prof… ». L’abonné utilise ici la profession des autres pour expliquer leur positionnement. Par ailleurs, la vie de la communauté peut parfois sortir du cadre numérique pour se retranscrire dans le champ physique. Par exemple, on peut relever ce que nous avons appelé des commentaires de prise de contact : un commentaire étonnant lors duquel deux personnes se connaissant dans le monde physique se retrouvent sur un espace virtuel (les commentaires). Un abonné s’adresse ainsi à un autre commentateur  : « Hé bé... Le monde est petit. Toujours dans le coin ? si oui passe un samedi au 36 rue D'Eller à Bouzonville, à côté de l'éléphant bleu ».

On constate également l’existence de sujet propres à la communauté, qui y sont souvent débattus, autant dans l’espace commentaire que par billets interposés. La question de la modération, considérée par certains comme une forme de censure est un sujet qui mobilise beaucoup sur la période où nous avons réalisé notre étude. De manière plus générale, la ligne éditoriale de Mediapart et la question de sa qualité journalistique est une thématique qui semble préoccupée de nombreux abonnés. Ces question donnent donc lieu à des débats parfois vifs dans les commentaires, les attaques contre la rédaction pouvant être très virulentes. Les abonnés les plus actifs sont donc amenés à se positionner sur ces questions, qui sont en fait exclusives à la communauté des abonnés. 

Parler d’abonnés particulièrement actifs nous amène à traiter un autre aspect des interactions qui existent entre les membres de la communauté. En effet, il existe certains abonnés qui sont particulièrement « célèbres ». Il suffit d’éplucher les commentaires de trois ou quatre articles pour que leur nom et parfois leurs idées ne nous soient plus étrangères. Ces membres peuvent être reconnus grâce à leurs billets, plus ou moins nombreux, parfois polémiques, mais aussi par une activité intense dans la section commentaire. Ainsi, certains noms reviennent en boucle à la suite d’un grand nombre d’articles. Ces abonnés les plus actifs constituent une composante centrale au sein de la communauté. Car tous les abonnés ne commentent pas et ne participent pas à cette vie de groupe. La plupart d’entre eux se contente de lire les articles des journalistes et éventuellement certains billets, mais restent passifs. Les membres très actifs prennent parfois une telle importance que leurs opposition, leurs désaccords et leurs prises de position sont structurantes dans les débats qui animent et qui traversent la plateforme.

La communauté dans le miroir

La rédaction de Mediapart met en place divers blog qui permettent d’entretenir la vie de la communauté et de renforcer les liens entre les abonnés. Par exemple, l’Hebdo du Club, tenu par la journaliste Géraldine Delacroix est une sorte de journal qui rassemble des « petites annonces » sur les actualités… du Club ! Cet exemple montre bien l’émergence d’un monde à part, qui à ses propres actualités, et qui nécessite finalement ses propres instances médiatiques. Depuis la fin du mois de novembre la rédaction entend visiblement replacée le commentaire au centre de la vie du blog, avec le lancement de la Gazette de la Modération, qui vise à rendre public les rapports d’activités de l’équipe de modération. Le premier de ces rapports est paru le 29 novembre. Il dresse un bilan des sujets qui ont suscité le plus d’intérêts dans les commentaires, ceux qui ont cristallisé les oppositions et les crispations, les commentaires que la modération a jugé digne d’intérêt tout au long du mois de novembre. Ce bilan contient également des donnés chiffrées sur l’activité que connaît le site et l’action de la modération : 52 218 commentaires ont été publiés (29 026 côté Journal et 23 192 côté Club), 498 dépubliés par la rédaction (402 côté Journal et 96 côté Club). Cette initiative de transparence de la modération illustre l’effervescence de la vie de la communauté et les tentatives de la rédaction pour répondre aux attentes des abonnés, parmi lesquels la critique de la rédaction et du service de modération est répandue. Ce bilan renforce encore l’idée d’une communauté en soi : il propose une espèce de sondage d’opinion au sein des abonnés, en soulignant les thèmes les plus traités et les tendances qui se dégagent. 

Il est important de souligner que les abonnés n’ont pas toujours conscience que cette communauté à laquelle ils sont intégrée est composée d’un nombre d’individus relativement faible et qu’elle développe une vie presque autonome du reste de la société. Notre attention a été attirée sur ce point par les réponses de certains abonnés aux questions que nous leur avons posé. L’un d’entre eux affirme que les commentaires lui permettent « d'avoir à l'instant "t" un reflet de la conscience collective des Français ». Un autre affirme que lire les commentaires lui permet de réaliser « une sorte de sondage d'opinions et je pense que cela donne une bonne image de l'opinion public », qu’il désigne par ailleurs comme étant  « plutôt de gauche sur Médiapart ». Cette remarque complémentaire signifie-t-elle que l’abonné a ici conscience des limites de la représentativité des commentaires sur Mediapart par rapport à l’ensemble de la société française ? Difficile à dire. En tout cas, le risque d’apparition de bulle de ce type, qui fausse la perception de la société par les membres n’est pas propre à Mediapart. On observe le même phénomène sur d’autres plateformes, notamment sur des réseaux sociaux comme Facebook. Cependant, on peut s’attendre de la part des abonnés actifs sur Mediapart, qui sont a priori des consommateurs importants d’actualités et de médias que le site ne constitue pas leur unique source d’information, et par conséquent, que la force de cette bulle informative perd de sa force. Par ailleurs les réponses de certains abonnés montrent bien qu’ils font la distinction entre le travail des journalistes et les débats qui animent les commentaires, qu’ils ne les placent pas sur le même plan en terme d’information. L’explication de S. est éclairante :  « Celui qui veut juste s’informer selon les canons journalistiques lit l’article. Celui qui veut débattre de l’article de manière partiale (au sens générique, non péjoratif), subjective, lit en plus les commentaires. »

Nous avons montré dans ce billet comment de véritables communautés se forment sur les sites de journalisme qui tendent vers la participation active de leurs lecteurs en prenant l’exemple de Mediapart. La vie de cette communauté s’exprime à la fois dans les billets des abonnés, mais aussi et surtout dans les débats qui ont lieu dans les commentaires d’articles et de billets.  La vie de la communauté repose notamment sur une solide base, relativement restreinte de commentateurs extrêmement actifs. La communauté a une propension à s’auto-alimenter, mais la rédaction cherche toujours à s’y impliquer. Illustration de la volonté de la rédaction d’entretenir des relations fortes avec ses abonnés, des initiatives prenant la forme d’éditions sur le Club tentent d’encourager la vie de la communauté et de la structurer. D’autre part,  il est important de souligner les dérives qui peuvent survenir au sein de la communauté, notamment l’apparition d’une bulle informative dans laquelle les abonnés s’enferment. Cependant, la meilleure manière de lutter contre ce phénomène est d’en avoir conscience et de diversifier ses sources d’informations, et nous pouvons supposer que les lecteurs de Mediapart le font.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.