Commenter en ligne #10: Deus ex machina

Parvenus à la conclusion de cette étude, il nous incombe de synthétiser les apports qu'elle offre, et de reconnaître ses limites.

Nous nous contenterons de résumer à grands traits les principales pistes et conclusions de nos différents billets.

Esquisses de conclusions

L'analyse des agencements et de l'architecture de la plateforme (#2) a permis de mettre à jour les pressions qui s'exercent sur les commentaires et influencent leur production. Comme dirait Bertold Brecht :
"On dit d'un fleuve emportant tout qu'il est violent
Mais on ne dit jamais rien de la violence
Des rives qui l'enserrent". 

Si la sobriété de l'interface permet de focaliser l'attention de l'internaute sur les contenus écrits, certaines configurations et caractéristiques propres à l'espace de discussion, en particulier sa linéarité, ne facilitent pas la lisibilité et nécessiteraient des améliorations (#3).

En interprétant les différentes modalités du contrôle exercé par la rédaction de Mediapart sur l'expression des lecteurs-commentateurs-contributeurs (#4), nous nous sommes efforcés de révéler la posture et la politique de l'instance régulatrice vis-à-vis des abonnés. La séparation très appuyée entre journalistes et modérateurs constitue une des lignes les plus notables.

Nos observations et notre lecture assidue des commentaires nous ont permis de tracer les contours d'une typologie des commentaires, dans laquelle les commentaires spontanés et les commentaires construits représentent la plupart des contributions (#5).

La présentation de soi est cruciale au sein des réseaux sociaux. La forme hybride de Mediapart semble expliquer les différents degrés d'implication parmi les commentateurs dans la construction de leur identité en ligne (#6).

Qualifier d'espace public les fils de commentaires des articles politiques de Mediapart serait abusif (#7). Cependant, nous nous évertués à montrer que la fonction sociale de ces espaces de libre expression était loin d'être négligeable, notamment en raison de leur rôle dans la formation de la pensée politique des individus.

Nous avons dévoilé les mythes et promesses intenables du journalisme participatif en comparant Mediapart à AgoraVox et à Place Publique (#8).

Contrairement au traditionnel courrier des lecteurs, le Web permet de créer une forte conscience de communauté parmi le lectorat de Mediapart (#9), ce qui peut constituer un biais dans l'accès à une information sûre et la formation d'idées nuancées.

Limites de notre étude

Premièrement, nous ne nous sommes basés que sur trois types d’articles, à savoir les articles au sujet de l’exercice du pouvoir, de la conduite des politiques publiques et des mouvements sociaux, sur une période limitée (entre septembre et novembre 2019). Bien que ce soit notre choix et qu’il était nécessaire de restreindre le champ d’étude au vu du temps disponible pour l’enquête (un semestre), il convient de souligner que les résultats de cette enquête ne peuvent pas être appliqués de façon générale à Mediapart et son espace commentaire. Le travail que nous avons effectué est une étude de cas sur des types d’articles précis et sur une période limitée. Il est tout à fait possible que lors d’autres périodes et sur d’autres types d’articles, certaines de nos conclusions ne soient pas valables.

Deuxièmement, les contraintes de temps et de moyens (nous ne sommes que cinq) ont eu pour conséquence le fait que nos échantillons d’étude ne sont pas assez larges et représentatifs. Au sujet des observations, il aurait peut-être fallu pour produire un travail plus significatif traiter l’ensemble des articles publiés sur la période. Quant aux questions envoyées en message privé à certains commentateurs, ils ne sont pas suffisants. Plus de messages auraient permis de récolter plus d’avis et donc peut être de voir des positionnements minoritaires ressortir. Les réponses que nous avons eues et les conclusions que nous en tirons ne sont qu'un reflet imprécis de la communauté commentatrice de Mediapart. La représentativité de notre échantillon est critiquable : toutes les personnes interrogées sont des commentateurs plutôt réguliers.

Par ailleurs, notre travail s’est basé exclusivement sur des observations dans les espaces commentaires des articles traités et sur des témoignages de commentateurs qui ont bien voulu répondre à nos questions en message privé. Il aurait été intéressant de pouvoir récolter des informations auprès des journalistes de Mediapart pour mieux mesurer l'effet des commentaires sur le journaliste de l’article  concerné (prise en compte de remarques et de critiques par exemple) et ainsi pouvoir apprécier la mise en pratique du fameux « journalisme augmenté ». Nous n’avons pas observé d’intervention directe de journalistes dans les commentaires (des témoignages de journalistes auraient pu nous permettre de leur poser des questions telles que « est-ce que les commentaires de vos articles vous influent dans la façon de rédiger les prochains ? »). Il aurait également pu être intéressant de pouvoir dialoguer avec l'Équipe Modération, qui dans le cadre d’une enquête sur un espace commentaire se révèle être un acteur déterminant et essentiel. Malheureusement, toutes nos tentatives de discussions se sont soldées par des échecs. Si le silence de la rédaction est bien regrettable, nous devons au contraire remercier chaleureusement les commentateurs interrogés qui se sont montrés très impliqués dans les réponses fournies, et nous ont fourni un riche matériel de travail.

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