Quand François Maspero venait à Lausanne | Nils Andersson

« Pourquoi venais-je à Lausanne ?... parce que nous nous reconnaissions pour ce que nous étions l’un et l’autre: deux éditeurs ayant pignon sur rue dans nos pays respectifs, mais aussi dans le même temps, deux militants d’une même cause, concrètement engagés pour elle... »

      Je me souviens que François aimait sourire sur le fait que le Garde des Sceaux helvétique a le titre dissonant de ministre de Justice et Police, mais je ne crois pas, comme entre Roissy et Saint-Rémy-lès-Chevreuse (Les passagers du Roissy-Express) ou de Gjirokastër à Bucarest (Balkans-transit), que François Maspero a jamais envisagé de porter son regard d’intellectuel parisien sur la Suisse.      

                                             

La Suisse qui lui rappelait aussi des temps de déportations et de mort, au cours d’une conversation, il me parle d’un ami très proche, Jacques Demiéville qui, liens familiaux, avait alors été accueilli à Lausanne, chez le docteur Picot. Le hasard fait qu’avec Jacques Demiéville nous étions à l’école des Croix-Rouges dans la même classe et que nous avions, utilisant entre autres la barre où taper les tapis dans la cour de la maison du docteur Picot, fait des acrobaties pour récolter auprès de nos parents quelques sous à envoyer à des enfants pour lesquels la guerre était plus que des cartes de rationnement. François m’apprit qu’après son retour en France, cette amitié d’enfance eut un douloureux parcours personnel.

 

C’est lors d’une autre guerre, celle d’Algérie, que nous nous sommes connus avec François. Questions d’édition d’abord, dès les premiers livres publiés dans la collection Cahiers libres, je me suis rendu à La Joie de Lire pour lui proposer de diffuser ses ouvrages en Suisse. Il s’en suivit plusieurs venues à Lausanne pour assurer la diffusion en Suisse des livres saisis en France édités par François, décider des moyens de limiter les colis de livres édités par La Cité interceptés en France et maculés par un tampon indiquant « non admis, loi du 29 juillet 1881 » ou pour s’informer de nos projets d’éditions. La Cité était, on le savait, surveillée, mais les motifs professionnels de nos rencontres n’exigeaient pas un excès de précautions ; lors de l’un des passages de François aux éditions, il est « localisé » par la police. La lecture du rapport de police n’est pas sans saveur : « l’inconnu est ensuite parti en direction de Montreux-La Lenk, on a pu savoir qu’il était muni d’un billet de chemin de fer La Lenk-Genève et retour, pourrait-on peut-être l’identifier ? » et le rapport d’ajouter : « il pourrait avoir un nom comme ‘Maspero’ ou venir d’une localité de ce nom ». Localisé, mais restant « inconnu », François se rendait à La Lenk y rencontrer l’un des ses auteurs, Maurice Maschino, dont il avait édité Le refus, témoignage sur l’insoumission.

Autre venue à La Cité, à la suite de mon interdiction d’entrée en France, je devais limiter les voyages à Paris et François proposa de tenir une réunion du comité de rédaction de Partisans à Lausanne à laquelle participèrent Gérard Chaliand, Georges Mattéi et Jean-Philippe Bernigaud. Quand la réunion commence, les regards se portent sur François : « Je n’ai rien à dire » précise-t-il. Éclats de rires, se déplacer depuis Paris et ne rien avoir à dire… Sauf que, François avait créé Partisans, fait de cette revue celle de la génération algérienne, mais qu’il ne lui revenait pas de conduire ce projet seul et il attendait que membres du comité de rédaction, nous disions ce que nous avions à dire sur la revue, sa place dans les débats et comment faire face aux successives mesures de saisies qui frappaient Partisans.

 

Je ne pense pas avoir répondu à son attente ; si j’ai envoyé à Partisans des contributions de différents auteurs, effectué un travail de diffusion, il est un projet qui n’a pas abouti, celui de publier un supplément suisse à la revue. Il eût fallu pour cela élargir le nombre des abonnés et organiser un réseau de collaborateurs. François accorde de l’importance à ce projet et écrit le 25 septembre 1962 : « J’aimerais revenir à ce projet du Partisans suisse. J’aurais beaucoup voulu recevoir de la copie, pour que les camarades jugent sur pièces et pour que l’on puisse démarrer sur-le-champ. » Un appel a été rédigé dans ce sens qui rencontre un certain écho, mais l’objectif de 300 abonnés ne sera pas atteint ; s’ajoutait la difficulté à réunir des ressources rédactionnelles. Dans l’intensité du moment, je n’ai pas donné la priorité qu’il aurait fallu à ce projet et porte une responsabilité de ce qu’il n’a pas abouti.

 

Dans ce moment, notre engagement n’était pas uniquement éditorial, mais, cloisonnement oblige, jamais nous ne parlions de nos activités dans les réseaux de soutien, sauf à l’été 1960 où François me demande d’organiser une rencontre avec Francis Jeanson qui, depuis l’arrestation de son réseau, séjourne à Genève. Le rendez-vous est pris, le point de rencontre sera Ouchy, lieu très animé, au bord du lac Léman, envahi de promeneurs et touristes durant l’été. Dès qu’ils se retrouvent, on s’éloigne pour se rendre dans un environnement plus discret ; mesure particulière, nous utilisons à leur insu et exceptionnellement, l’appartement des parents de Renée, ma compagne, qui sont en vacances. Francis Jeanson et François Maspero peuvent alors s’entretenir en aparté, un des objets de leur rencontre étant Vérité Pour, la revue du réseau.

 

Il y eut aussi cette fois où, attendant sa venue, on me prévient que, sur la route de la Suisse, François a eu à Dijon un grave accident de voiture qui va l’obliger à plusieurs semaines d’hôpital. Le jour de sa sortie, je le rejoins pour accompagner son retour à Paris, je n’ai pas le souvenir si ce fut un voyage causant ou si les silences furent préservés, probablement.

 

Sa dernière venue à La Cité, ce fut lors de la conférence de presse organisée à la suite de mon expulsion de Suisse en 1966, François y est intervenu, porteur du message des éditeurs français qu’il avait rédigé avec Jérôme Lindon, Robert Voisin et Pierre Jean-Oswald, demandant aux autorités fédérales de revenir sur la décision, pétition signée par d’autres éditeurs, des membres des comités de rédaction des Temps Modernes, d’Esprit, de Partisans,desauteurs…

Nils Andersson 

En écho au rappel de ses venues en Suisse, je citerai François dans sa postface à Livre et militantisme « Pourquoi venais-je à Lausanne ?... parce que nous nous reconnaissions pour ce que nous étions l’un et l’autre: deux éditeurs ayant pignon sur rue dans nos pays respectifs, mais aussi dans le même temps, deux militants d’une même cause, concrètement engagés pour elle : pas seulement professionnellement par nos publications, ou moralement par des prises de positions politiques, déclarations de principes et protestations contre la sale guerre, mais impliqués aussi physiquement. »[1]

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Postface de François Maspero à Livre et militantisme, La Cité éditeur 1958-1967, Léonard Burnand, Damien Carron, Pierre Jeanneret, sous la direction de François Vallotton, Édition d’en bas, 2007.

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