François Maspero dans l'histoire des éditions Ruedo Iberico - Antonio Pérez

Ceci est un peu le résumé du rôle que mon ami François Maspero a joué dans l’histoire des éditions Ruedo Ibérico, l’histoire de son engagement vis-à-vis des exilés et des gens de gauche es­pag­­nols. Entretien avec Antonio Pérez - Propos recueillis par Alberto Torrego.

Ceci est un peu le résumé du rôle que mon ami François Maspero a joué dans l’histoire des éditions Ruedo Ibérico, l’histoire de son engagement vis-à-vis des exilés et des gens de gauche es­pag­­nols. J’étais seulement un Espagnol de gauche, pas exilé, ce qui me permettait de faire le courrier entre Paris et Madrid, d’aller chercher des manuscrits, d’y apporter des consignes.

François Maspero nous protégeait. Il était notre cuirasse, notre bouclier, le garant dont nous avions tant besoin face à la police française et, à plus forte raison,  espagnole, qui toutes deux nous harcelaient sans cesse et mettaient des bâtons dans les roues à chaque projet que nous entreprenions.

C’étaient les années soixante du siècle dernier. François en tant que citoyen français, nous a pris sous sa protection lorsque les flics nous ont traqués, de manière à éviter d’être arrêtés et éven­tuel­lement expulsés. Il nous a, en quelque sorte, adoptés. On étaient sous son égide. Il s'était arrangé pour que Ruedo Ibérico ait l'air d'appartenir à sa maison d'édition afin de protéger les ouvrages publiés.

J’étais à Ruedo Ibérico, après avoir rencontré José Martínez dans la librairie Old Navy que nous fréquentions tous les deux, il était sur le point de fonder les éditions et ne savait pas comment appeler ce nouveau-né, c’est moi qui lui ai proposé le nom de Ruedo Iberico, référence évidemment à Valle-Inclán. Lorsque l’acivité éditoriale a commencé, mon rôle était de demander aux peintres d’illustrer des couvertu­res : Tapiès, Saura, Millares, Equipo Crónica, Zamorano et tant d’au­tres.

Entre 1961 et 1968, je faisais la liaison entre les différents personnages de cette faune espagnole et latino-américaine qui avait fait de Paris leur lieu de référence. Je connaissais tout le monde et mettais en contact tout le monde. Je représentais un peu la partie littéraire de Ruedo Ibérico qui comptait beaucoup d’historiens, presque tous d’anciens élèves de Pierre Vilar.

À vrai dire, dans ses choix éditoriaux, François Maspero n’empiétait pas sur le domaine de Ruedo Ibérico. Il s’en portait garant, ça oui, mais sa spécialité était plutôt l’Amérique Latine, les mouvements de libération africains et, bien sûr, la question algérienne avec tout ce qui s’est passé jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Il a publié le fameux “Les damnés de la terre” de Franz Fanon. Son contact avec notre maison d’édition se produisait à travers moi, qui était son employé “espagnol” et son ami. Il n’est jamais intervenu en quoi que ce soit ni dans les éditions ni dans la distribution. Bien entendu, à La Joie de Lire on vendait les ouvrages de Ruedo Ibérico, qui par ailleurs n’avait pas de lieu à proprement parler. Le matériel était stocké dans les appartements où chacun de nous logeait, et Dieu sait si parfois c’était un matériel encombrant… Plus tard un petit local rue Latran dans le cinquième arrondissement nous a tenu lieu de siège.

À partir de Mai 68, suite à certains différends entre moi et Pepe Martínez, j’ai été licencié et j’ai trouvé refuge chez François Maspero. Aussitôt parti de Ruedo Iberico, je suis devenu son employé dans la célèbre librairie La Joie de Lire. Tout le monde passait un examen avant d’être embauché, j’ai été embauché sans devoir faire preuve de qualification en tant que libraire : mes lettres de noblesse dans cette noble profession je les avait acquises à force de passer des heures et des heures durant des jours, des mois, voire des années, souvent jusqu’à onze heures du soir, dans son établissement de la rue Saint Séverin, à lire avec joie (c’est le cas de le dire!) tous les bouquins qui y siégeaient, si j’ose dire, et je suis devenu son ami.

Tout le monde passait par la Joie de lire. C’était la librairie la plus célèbre du monde. J’y ai rencontré Antonio Saura, Carlos, son frère, et sa soeur Ángeles. Je m’occupais du rayon espagnol qui était au sous-sol. On pouvait y rencontrer pêle-mêle Neruda, Miguel Ángel Asturias, Tuñón de Lara, Vargas Llosa, Juan Goytisolo, Ángel González, Gil de Biedma, Gabriel Celaya, Carlos Barral, Ramón Chao, Juan Marsé (qui s’est fait embaucher par mon entremise à l’Institut Pasteur pour s’occuper des cobayes (!!)), Hortelano, Blas de Otero, Caballero Bonald. Et, côté politique, Semprún, Claudín, Carrillo, López Salinas, Alfonso Guerra... Tous les Espagnols de passage à Paris venaient inéluctablement à La Joie de Lire. Il existe une légende selon laquelle je faisais semblant de ne pas voir quand certains clients volaient des bouquins dans les rayons. Ce n’est pas vrai, sauf que quand cela se produisait on n’appelait pas la police comme ça se faisait dans d’autres établissements.

François, que j’aimais tant, était un peu réservé et difficile, mais très ouvert d’esprit. Nous, les Espagnols, on était plus, comment  dire, bruyants à la manière de chez nous, blagueurs toujours. François ne nous suivait pas de ce côté-là. N’empêche que pour nous tous il a été notre référent. Sans lui, les choses se seraient passés tout autrement. Beaucoup moins bien sans aucun doute.

 

Antonio Pérez, Résidant à Paris durant les années de la dictature de Franco, a travaillé dans la librairie La Joie de lire et collaboré avec les éditions Ruedo Ibérico. À Cuenca (Espagne), où il vit depuis son retour en Espagne, lié aux artistes et aux mouvements artistiques, il a créé la Fundación Antonio Pérez où il expose sa collection d’objets d’art, ainsi que plus de 25.000 volumes d’art et littérature déposés à la bibliothèque de la Fundación.

Alberto Torrego est professeur et traducteur.

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