Les «éditeurs rouges» - Julien Hage

Les « éditeurs rouges », ou l’archipel des maisons d’édition politiques de la décolonisation, par Julien Hage.

Quoi de commun entre Giangiacomo Feltrinelli, l’entrepreneur milanais, héritier milliardaire et guérillero, François Maspero, libraire-éditeur du quartier Latin et intellectuel parisien de grande lignée, Nils Andersson, l’importateur de livres devenu éditeur de La Question aux éditions de La Cité à Lausanne, Klaus Wagenbach, le littéraire si tôt passionné de Kafka à Berlin-Ouest, les universitaires anglais des New Left Books, qui relaient en Grande-Bretagne l’œuvre du Left Book Club de Victor Gollancz, les vieux sages new-yorkais Paul M. Sweezy et Leo Huberman et leur Monthly Review, rare tribune éditoriale progressiste rescapée du maccarthysme, ou encore le fier Ruedo Iberico de Jose « Pepe » Martinez, tribune de l’anti-franquisme à Paris ? Au beau milieu du second après-guerre, éditeurs indépendants dans toute leur diversité, ils furent, main dans la main, les fers de lance d’une nouvelle génération qui bouleversa complètement l’offre éditoriale et le rôle du livre au sein des sociétés d’Europe occidentale. En écho direct aux bouleversements du monde lors de la décolonisation, ces « éditeurs rouges » ont conçu des livres balistiques, critiques et subversifs, relayés par des collections de poche, ceintes de rigueur et bariolées par de nouveaux imaginaires. Bien loin de se trouver marginalisé par les média audiovisuels qui relèvent souvent encore de monopoles d’État, comme en France, le livre connaît une véritable apogée médiatique, porté par l’intensité des débats politiques et intellectuels, par l’émergence de nouvelles avant-gardes et par la politisation croissante dans les rangs des étudiants, de Paris à San Francisco, en passant par Berlin-Ouest. À cette époque, ces maisons d’édition et leurs librairies « différentes », furent autant d’universités à ciel ouvert pour les militants et militantes de tous poils, tandis que les vitrines des librairies s’ouvraient sur un monde qui se lisait encore à livre ouvert. Les armes de la critique ne manquaient pas de répondre à la critique des armes, et l’on pouvait se bercer encore de l’illusion romantique du révolutionnaire le fusil dans une main et la plume dans l’autre.

Des éditeurs protagonistes 

Loin de se résigner au rôle d’éminences grises ou de courtiers intellectuels, faiseurs de prix et de carrières, ces « éditeurs protagonistes » renouvellent complètement les modalités du travail et de l’engagement de leur métier. Ils engagent leurs vies et leurs maisons sur les chemins d’un monde en révolution, d’Alger à La Havane, de Pékin à Santiago, aux côtés d’hommes et de femmes sans doute plus devenus aujourd’hui des spectres que des icônes, au-delà de la figure du Che ou de celle de Rudi Dutschke : Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Camillo Torres, Félix Moumié, Amilcar Cabral, ou encore Michelle Firk. Ils s’affirment en intellectuels dans la lutte contre la censure et dans la défense de leurs auteurs poursuivis, assument parfois un rôle politique non négligeable à la tête des mouvements d’extrême-gauche émergents et jouent un rôle déterminant dans la bataille de contre-information qui s’engage, de concert avec les nouvelles tribunes d’extrême gauche. Stigmatisés par les situationnistes comme « commerçants de la révolution », tant le livre politique de cette époque constitue bientôt un marché où les grands éditeurs achètent les textes à l’encan, pillés par de jeunes bourgeois en mal de transgression, leurs trajectoires respectives n’en disent pas moins la force de l’éthique de la conviction qu’ils déployèrent face à la répression d’Etat, plus soucieux qu’ils étaient sans doute de changer le monde que de faire carrière. Giangiacomo Feltrinelli disparaît en 1972 dans la préparation d’un attentat de témoignage contre une ligne électrique desservant Milan. Défendant sa librairie les armes à la main pendant la guerre d’Algérie, François Maspero est frappé sans répit par la censure de Raymond Marcellin et privé de ses droits civiques jusqu’à l’amnistie suivant la mort de Pompidou. Nils Andersson, arrêté par la police française durant la guerre d’Algérie, est ensuite expulsé de Suisse par décision administrative, cette fois définitivement, en 1967. Perquisitionné à de nombreuses reprises, Klaus Wagenbach fut poursuivi par près d’une dizaine de procès à répétition, de 1968 jusqu’à « l’Automne allemand ». À l’orée des années quatre-vingt et de leur restauration conservatrice, qui annonce aussi la grande normalisation éditoriale avec ses concentrations capitalistes, prédatrices de l’édition indépendante, la plupart de ces éditeurs ne transigent pas avec la défaite ; certains sont tout bonnement poussés vers la sortie des maisons d’édition dont ils ont construit le catalogue. Les essais, les documents et les pamphlets laissent place aux récits, et notamment au genre romanesque grand public et à sa world literature globalisée. Il faudra attendre la décennie suivante pour voir renaître une nouvelle vague d’éditeurs militants et indépendants.

Des ferments inaltérables de partage, de résistance et d’émancipation

Territoires d’écrits parfois bien oubliés, panthéons peut-être trop discrets de héros sans sépultures, miroirs brisés des espoirs comme des défaites d’hier, leurs collections et leurs livres démontrent pourtant sans équivoque combien le livre demeure un ferment essentiel d’un monde en relation, en lutte et en partage, et un irremplaçable outil d’émancipation dans nos sociétés. Archipel éditorial aussi fragile que passionné, ces maisons jouèrent un rôle considérable de passeurs avec le Tiers-monde dans les grandes circulations politiques, intellectuelles et culturelles des années 1960 et 1970, et furent les tribunes revendiquées de toutes les marges créatives et dominées. Ces éditeurs portèrent de rudes coups à l’orgueil des dites « civilisations » et à l’ethnocentrisme confortable de nos sociétés engoncées dans le colonialisme. Ils participèrent au renouvellement des disciplines des sciences humaines et sociales, de l’anthropologie à la sociologie, avec de nouvelles formes de livres : recueils d’articles, travaux en cours, études de terrain, bientôt déclinés en livres de poche. Sans se dispenser toujours d’effets de mode, de sectarismes partisans et d’impasses idéologiques, leurs catalogues révèlent un travail patient et insatiable pour comprendre le monde dans sa diversité, plaider le non-conforme jusqu’au plus secret des impensés, et ce, au plus près de la pulsation du monde, au chevet des avant-gardes, en phase avec le travail social et en symbiose avec les initiatives d’éducation populaire. Théorie critique, poétiques de la résistance, documents rigoureux qui demeurent à ce jour véritables « archives citoyennes » (Nils Andersson), où l’on lit souvent sans fard les atrocités d’hier, comme pour la guerre d’Algérie :  les richesses de leurs catalogues sont plus que substantielles, comme est trop longue à égrener la liste de leurs ouvrages devenus des classiques de la littérature et de la pensée ; des ouvrages qui nourrissent encore l’imaginaire des générations actuelles et demeurent d’indispensables clefs pour décrypter la marche de la globalisation. Parmi eux, pêle-mêle, Pasternak, Fanon, Garcia Marquez, Pasolini, Hochhuth, Glissant ou Chalamov… : braises parmi les braises, vigies dans la tempête, et combien d’autres grains de sables, rétifs à la brutale machinerie de l’oppression, aux sirènes de la résignation, comme au triste diktat de l’argent.

Julien Hage

Julien Hage est historien, maître de conférences au Pôle Métiers du livre de Saint-Cloud (Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense), et membre du laboratoire DICEN-IDF. Spécialiste de l’histoire du livre, de l’édition et de l’imprimé contemporains, il est l’auteur d’une thèse sur la nouvelle génération des éditeurs politiques d’extrême gauche en Europe occidentale (Feltrinelli, Maspero, Wagenbach) et co-auteur de deux livres : François Maspero et les paysages humains (À plus d’un titre/La Fosse aux ours, 2009) et Le PCF et le livre (Éditions universitaires de Dijon, 2014).

 

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