Pour dire merci - Régis Debray

Régis Debray et François Maspero ou l'histoire d'une amitié. La lettre hommage du premier au second dans ce texte inédit de 2013 montre son admiration pour cet homme “soutier de la liberté". «Je suis de la génération Maspero» écrit Debray qui conclut ce message personnel par «merci François. Nous sommes tous en dette avec toi.»

Tu as fermé boutique, mon cher François, et l’écrivain en toi a chassé le libraire. Ta période Joie de Lire, je crois savoir, ne t’a pas laissé que de bons souvenirs. Procès, amendes, harassements, dettes, lassitudes, injures (« tu te fais de la laine sur le dos de la révolution », te lança un jour un leader hargneux de 68, aujourd’hui notable et décoré). Et ces « travailleurs » qui ne voulaient pas mettre la main au collet des voleurs, « n’étant pas payés pour ça par le patron… » Toutes les boîtes, vécues de l’intérieur, ont de ces amertumes, et ça ne devait pas être drôle tous les jours, dans la boutique de Péguy, aux Cahiers de la quinzaine. Pour nous, lecteurs, auteurs, amis, clients, sache que cette librairie nous a beaucoup dérangés. Le libraire-éditeur (1959-1982) a retardé en toi l’auteur, et le souci des autres, le bonheur de retrouver les tiens, une plume à la main, mais à nous, elle nous a fait une ou deux décennies durant respirer l’air du large avec un sentiment de conjurés se serrant les coudes. Quant aux injures de droite et de gauche, façon Minute ou situ – « vendre le cadavre de la révolution… le commerçant des idées avariées… le bazar marxisto-culturel… le pousse-au-crime… etc. » – excuse-moi mais dans un concours au plus insulté, je te gagne haut la main. Qui n’a pas dix ennemis n’aura jamais cent amis et les tiens se comptent par dizaine de milliers. Je suis de la génération Maspero, un parmi d’autres, et fier d’en être. Adresse de famille : 40 rue Saint-Severin, Paris 5e.

François fendant la foule d’un air pressé et légèrement absent, c’est comme un grand frère qui ouvre la voie. Nos aînés portent eux- mêmes des aînés sur leurs épaules et son grand frère à lui, pour de vrai, franc-tireur partisan, a été tué au combat, en Moselle, l’été 44, après avoir réussi trois attentats contre des officiers allemands (un terroriste donc, un vrai). François est le petit-fils de Gaston Maspero, l’égyptologue, qui fonda le musée des Antiquités du Caire. Son père Henri Maspero, le grand sinologue, lui aussi résistant, est mort à Buchenwald, et sa mère a été déportée à Ravensbrück. Où l’on voit que le mot « héritier » peut avoir plusieurs sens. Sur le courage des uns et la lâcheté des autres, notamment des sommités er des confrères, il en savait un bout mais à l’époque j’ignorais tout de ce haut lignage.

Il a ouvert sa librairie en 1955, et dût mettre la clé sous la porte une vingtaine d’années plus tard. Trop de condamnations pour atteintes à la « sécurité de l’État, au moral de la Nation, à l’honneur de l’armée, etc. » (dix-sept procès en correctionnel, amendes en rafales, dix mois de prison avec sursis, etc.) ; un entêtement à republier des livres interdits ; un manque de capitaux, et ce qu’on appelle pudiquement « la démarque inconnue » (les vols).

Lui qui dit avoir « appris très tôt à se méfier des survivants et de leur témoignage », il commença par réparer nos mémoires. Premier titre des Les Cahiers libres, « La Guerre d’Espagne, de Pietro Nenni ». Deuxième, « L’an V de la Révolution algérienne, de Frantz Fanon ». Après il y eu Nizan, « Aden Arabie », « Les Damnés de la terre », puis tous ces livres vendus, de bouche à oreille, sans télé ni radio. Ces Cahiers libres, qui, disait Péguy, « auront contre eux tous les menteurs et tous les salauds, comme l’immense majorité de tous les partis. » L’avenir a ratifié.

Mon cher François, tu m’as donné une leçon de vision binoculaire quand, avec la revue Alternatives (de 1978 à 1985) tu t’es tourné vers l’Est, pour soutenir les dissidents et diffuser leurs samizdats. Après Guevara, Adam Michnik. Après Fanon, Vaclav Havel. Une même vision des deux côtés. Et toujours, la poésie, le théâtre, le roman, au milieu des brûlots. Littérature et politique faisant cause commune. C’était l’argument de La ligne générale, la revue projetée, sous ton égide, par Perec et Burgelin, et qui ne vit jamais le jour, sort fréquent des causes communes.

Je me souviens qu’on pouvait trouver dans notre arsenal ouvert de 10 heures du matin à minuit, en accès libre, Nazim Hikmet, Philippe Jacottet, Aimé Césaire, Vallejo, Bernard Noël. L’entrepôt des livres interdits, le rendez-vous des clandestins d’Espagne et d’ailleurs était aussi la meilleure librairie de poésie en France. André Velter y fit ses premières armes, comme vendeur.

Réservé, long, maigre et pâle, sourire de chat, tu prenais ton baluchon quand il le fallait, en toute discrétion, pour aller soutenir tes auteurs en difficulté, poursuivis ou emprisonnés. Ce qui t’a amené en Israël, en Espagne… et à La Paz, Bolivie. À deux reprises (ce que j'oublie régulièrement, tant la chose me paraît folle, « surréaliste », incroyable). Dès que tu appris non ma mort, c’était la veille, mais deux jours après mon arrestation, tu as pris l’avion, avec Chris Marker, le seul copain qui a accepté d’emblée de t’accompagner (beaucoup d’autres s’étant défilé), pour t’enquérir et sonner aux portes. Et ensuite, deux mois plus tard, chose insensée, tu reviens, dépêché par les Cubains pour faire du ramdam, accompagné d’un admirable avocat Georges Pinet, qui lui-même sortait de prison. Et te voilà dans la gueule du loup.

J’ai toujours admiré la façon dont tes engagements ou même tes missions de renseignement (ici, pour Fidel et Piñeiro), ne t’ont jamais éloigné des fondamentaux du métier (que tu distingues de la profession) : lire, éditer, fabriquer, diffuser et coltiner des paquets.

Tu as par la suite, m’a-t-on dit, connu quelques dépressions et découragements. Fragiles sont les arbres à lettres : ces soutiers de la liberté des autres le sont rarement de la gloire pour eux-mêmes et ils finissent assez souvent fauchés comme les blés.

Oui, merci François. Nous sommes tous en dette avec toi.

Régis Debray ( Texte Inédit de « Pour dire merci », 2013).

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