La vocation secrète de François Maspero - Annie Morvan

Et si la vocation première de François Maspero avait été d’être écrivain ?

Et si la vocation première de François Maspero avait été d’être écrivain ? Le libraire et l’éditeur engagé avec courage et lucidité dans tous les combats de son époque et, à travers ses publications, dans les grands débats politiques et intellectuels des années 60 et 70, est au fil des années devenu une légende. Au point, peut-être, d’éclipser le créateur, car trop peu savent qu’à peine après avoir quitté sa maison d’édition, François Maspero a pris la plume pour ne plus jamais la poser. Romans, récits, nouvelles, biographies, autobiographie, reportages forment une œuvre littéraire bouleversante au fil de laquelle il livre la part de lui-même restée cachée sous les livres des autres et donne enfin libre cours à ce qu’il avait toujours voulu faire : écrire.  Ses nombreuses traductions – plus de cinquante- de l’anglais, de l’espagnol, de l’italien-   sont, elles aussi, une œuvre d’écrivain, et révèlent son amour de la littérature et de la poésie.

Tout commence en 1983, quand François Maspero pousse la porte des Editions du Seuil avec Le Sourire du chat, un manuscrit qui met au jour le traumatisme originel, cette «  naissance à la mort »  qui hanta toute sa vie et décida de son engagement dans l’Histoire : l’arrestation et la mort de son frère aîné dans les maquis de la Résistance, la mort de son père à Buchenwald, l’internement de sa mère à Ravensbruck et l’apprentissage de la solitude, de la liberté et de l’indépendance. Avec ses personnages réels transformés en personnages de fiction, le «  je » autobiographique dissimulé sous le « il » de la narration romanesque, Le Sourire du chat révèle d’emblée un écrivain magnifique sachant fouiller au plus profond la complexité des événements et des hommes. Une fois narrée – ou avouée- la tragédie qui décida de sa vie, François Maspero poursuit alors une œuvre qui apparaît clairement comme une écriture de soi. Avec le deuxième roman, Le Figuier, qui retrace l’histoire de la librairie La joie de lire et des  Editions Maspero , leur lot de procès, de condamnation et d’attentats en ces années de luttes anti fascistes, anti colonialistes, anti impérialistes, et dont le personnage central, Manuel Bixio, n’est autre que l’auteur lui-même, c’est la question du sens de l’engagement et du témoignage qui est posée. Editer et témoigner en temps de guerre a-t-il un sens ? Editer est-ce résister ? Les personnages du livre, comme ceux des livres à venir, tentent de répondre à cette question centrale dans la vie et l’œuvre de François Maspero : Manuel Bixio, quitte sa maison d’édition pour parcourir les pays d’Afrique et d’Amérique latine et écrire des reportages sur les guerres d’indépendance ; Mary Kendale photographie le massacre des Algériens à Paris, en 1961, puis part dans un pays d’Amérique Centrale où elle trouvera la mort. L’interrogation sur le sens des mots et de la photographie, « ce langage universel du témoignage entre efficacité et vanité, sincérité et alibi », traverse tous les livres de François Maspero, et en 2006, son avant dernier livre est une courte et poignante biographie de Gerda Taro, photographe et compagne de Robert Capa, tuée sur le front de Brunete, pendant la guerre civile espagnole.

Après Le Sourire du chat et Le Figuier, l’essentiel étant posé, François Maspero peut donner libre cours à la recherche de sa propre écriture et à la construction de son univers littéraire. Le Temps des Italiens, un court roman, revient aux années de la seconde guerre mondiale et à l’enfance, près de Nice, avec un personnage féminin, Lise, alter ego de François, en même temps que l’écriture se fait plus épurée et plus poétique: senteurs et lumières des paysages méditerranées, couleurs de la mer, musique du vent. Puis, en 1994, La Plage noire, roman situé dans un pays sans nom où le Mal rôde encore après de longues années de dictature, met en scène un personnage, Alberto, qui existe non par son action mais par son rapport au monde. C’est un traducteur, un « passeur d’âmes », qui vit par et pour l’amour de sa fille Joyce.« Toute ma vie j’ai cru au progrès, le sens de l’histoire éclairait notre attente et même nos plus mélancoliques nuits étrangères… Comment le nier, je sens ici que mon monde à moi est détruit », songe Alberto, autre alter ego de François. Le cycle de la fiction est bouclé. Commencé avec Luc, le petit garçon du Sourire du chat, il s’achève avec Alberto, l’homme au bord de la vieillesse, en proie à la mélancolie de l’histoire, qui aurait pu faire sienne cette phrase de Régis Debray : « L’homme nouveau ne miroite plus à l’horizon, il est à la cave, dans les archives ». Entre temps pourtant, François Maspero avait écrit des nouvelles qu’il se décide à publier en 2006, en même temps que son livre sur Gerda Taro, sous le titre le Vol de la mésange. Elles rassemblent les personnages des romans et des récits, et le lecteur découvre alors qu’ils se connaissaient tous, qu’ils partageaient les mêmes espoirs et les mêmes doutes, parfois la même tendresse et qu’ils forment une émouvante famille littéraire, complétant ce que la fiction à encore à dire de soi et des autres.

François Maspero a toujours confié ses manuscrits aux Editions du Seuil, et il y a publié la plupart de ses traductions. A l’orée des années 2000, Denis Roche, son éditeur, et Françoise Peyrot, alors secrétaire générale de la maison, lui ont demandé d’écrire ses Mémoires. Ceux qui ont bien connu François peuvent aisément imaginer sa réaction : jamais. Mais quelques mois plus tard, il leur apportait ce qui est peut-être son chef d’œuvre et certainement son livre le plus bouleversant, les Abeilles et la guêpe, Mémoires et autobiographie qu’on ne saurait pourtant qualifier de telles car Maspero n’en est pas le centre quand bien même le livre est écrit à la première personne. Si Le Sourire du chat est, en dernière instance, un roman d’amour pour ce frère aîné et tant admiré, mort à l’âge de 17 ans, Les Abeilles et la guêpe est l’aboutissement d’un long travail de recherche pour réparer une absence définitive vécue comme une faute qui elle aussi hanta toute la vie de François : n’avoir pu tenir la main de son père pendant ses derniers jours au camp de Buchenwald.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur l’œuvre de François Maspero, qui n’a pas hésité à travailler des formes plus audacieuses, entre témoignage et littérature, entre les mots et l’image. Les passagers du Roissy Express et Balkans Transit, textes inclassables, à la fois livres de voyage, reportages, témoignages par les mots et l’image sont aussi une écriture de soi, mais, paradoxalement, dans l’effacement de soi. En choisissant de traverser ces « paysages humains », et d’écouter les autres, ces deux ouvrages sont sans doute la réponse la plus honnête et la plus lucide à l’obsédante question du témoignage.

Dans cette œuvre si personnelle, traversée par le regard que porte sur le monde un des hommes les plus engagés dans l’histoire de la seconde moitié du XXème siècle, une exception : L’Honneur de Saint Arnaud, anti-biographie d’un maréchal de France qui fit sa carrière durant la conquête de l’Algérie, exemple de moralité pour Sainte Beuve, « général qui avait les états de service d’un chacal » pour Victor Hugo. François Maspero, qui avait engagé sa librairie et ses éditions aux côtés des militants algériens de l’indépendance et des porteurs de valise, se devait de rétablir la vérité sur cette face noire de l’Histoire de France et tordre le coup à l’épopée nationale. Mais l’Honneur de Saint Arnaud n’est pas seulement un livre du passé : il est hélas, dans l’ignominie du personnage et dans la démonstration des falsifications de l’Histoire officielle, un ouvrage d’une brûlante actualité.

Annie Morvan

Bibliographie

  • Le Sourire du chat, roman, 1984.
  • Le Figuier, roman, 1988.
  • Les Passagers du Roissy-Express, 1990, photographies d'Anaïk Frantz. Prix Novembre.
  • Paris bout du monde, 1992, texte de l'album de photographies d'Anaïk Frantz.
  • L'Honneur de Saint-Arnaud, chronique historique, 1993.
  • Le Temps des Italiens, récit, 1994.
  • La Plage noire, récit, 1995.
  • Balkans-Transit, photographies de Klavdij Sluban, chronique d'un voyage, 1997. Prix Radio France internationale, « Témoins du monde ».
  • Che Guevara, introduction aux photographies de René Burri, 1997.
  • Les Abeilles et la Guêpe, 2002.
  • Transit & Cie, récit, La Quinzaine, 2004.
  • Le Vol de la mésange, nouvelles, 2006.
  • L'Ombre d'une photographe. Gerda Taro, biographie, Fiction et Cie, 2006.
  • Des saisons au bord de la mer, roman, Seuil, 2009.

 

Annie Morvan

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