D’hier à demain? - Jean Philippe Talbo-Bernigaud

Jean Philippe Talbo-Bernigaud, compagnon des éditions Maspero livre un témoignage intéressant sur les livres saisis, Seghers et le petit cercueil. Des faits peu connus ou ignorés.

J’ai rencontré François Maspero dans sa librairie rue de l’Escalier, grâce à mon ami François Dufrêne, très jeune poète ultra lettriste, auteur du Tombeau de Pierre Larousse et peintre-réalisateur.

C’était la fin des années 1950, époque de foisonnement des idées en art et politique, années de la décolonisation et des indépendances en Afrique, Amérique Latine et Asie, indépendances auxquelles François Maspero a trouvé les voix pour les exprimer. François avait le don de donner la parole à ceux que, jusque-là, on avait peu entendu… et particulièrement à Cuba où Fidel Castro, Che Guevara et quelques autres avaient pris le pouvoir en entraînant par leur combat victorieux dans la Sierra la chute des dictateurs de la famille Battista.

François était un passeur d’idées : par notre revue Partisans, par sa revue L’Alternative consacrée aux pays de l’Europe de l’Est, et d’autres plus sectorielles et puis par les ouvrages de sa maison d’édition ; il se donnait les moyens d’exprimer des idées qui étaient aussi les siennes et d’en faire des livres.

Parmi ceux qui ont fait date et dont on disait qu’ils n’étaient pas des Best-Sellers mais des Long-Sellers : L’Education en Afrique  d’Abdou Moumoune, Libres Enfants de Summerhill, ainsi que la réédition du Droit à la Paresse de Paul Lafargue ou, grâce à Emile Copfermann la Pédagogie Freinet, puis les développements de la Pédagogie Institutionnelle de Oury et Vasquez, enfin celle des C.E.M.A. : Centre d’entraînement aux Méthodes Actives.

Des livres qu’il aimait offrir à ceux qui n’avaient pas les moyens de les acheter et qui n’auraient pas non plus eu idée de les voler.

En ces temps de guerre d’Algérie, le Ministre de l’Intérieur Marcellin était un tenant de la théorie du complot. Il faut savoir les procédés employés par ses services : décidée le samedi soir l’interdiction de vente d’une publication était annoncée dans le Bulletin Officiel du dimanche, dont personne n’avait pu avoir connaissance…ainsi des policiers munis d’une machine à écrire pour établir les constats de saisie débarquaient le lundi à l’ouverture de notre librairie La Joie de Lire et d’autres librairies d’Ile de France et de province, ilsconstataient qu’elles avaient en vente sur les tables des ouvrages interdits à la vente qui étaient alors saisis, ce qui justifiait des amendes. Ces mesures étaient censées devoir être suivies de poursuites en justice qui – il faut aussi le savoir – ne se produisirent jamais car les autorités avaient peur que leurs procédures soient démenties : comme Maître Garçon, spécialiste des questions de droits d’auteur le déclarait : « devant un tribunal qui exigerait débats et confrontations ».

Pendant cette période, les ouvrages s’empoussiéraient, retenus par des filets, sous les escaliers de la Préfecture de Police… Ils devaient y rester jusqu’à la période de négociations franco-algériennes des Accords d’Evian où les services interministériels en charge vinrent demander de leur fournir des volumes à même de les éclairer sur le fond des débats : par exemple celui d’André Mandouze, spécialiste de Saint Augustin : « La Révolution Algérienne par les textes ». Il fallut alors les libérer de leurs filets pour que nous puissions très volontiers les fournir aux négociateurs. François Maspero avait d’ailleurs accepté de céder, à la demande du responsable du dépôt légal, des exemplaires des livres dont toute l’édition avait été saisie avant mise en vente pour que, en quelque sorte, soit assurée la continuité du service public, en dépit des aléas de la situation créee par son propre Ministre de tutelle.

Les difficultés financières des éditions dues à ces persécutions ont amené François et sa mère à vendre des collections d’antiquités de la famille ; sans oublier l’impact des vols allant parfois jusqu’à 5 à 7% du chiffre d’affaires. Certains auteurs amis se sont alors constitués en « Amis des Editions Maspero » et ont proposé d’ajourner le règlement de leurs droits d’auteurs, ce que les Editions, société à directoire, ont accepté et les remboursements ont été effectués progressivement en temps et lieu.

Autre initiative, François Dufrêne notre ami, après de nombreuses discussions dans les milieux d’artistes et d’auteurs concernés, en vint à mettre sur pied une vente publique. Des œuvres de toute nature, des manuscrits, des documents et des poèmes dédicacés, des tableaux créèrent l’évènement avant la vente elle-même qui fut un succès. Maspero en fut réconforté personnellement, mais aussi comme d’un succès des Editions elles-mêmes.

Notre travail consistait par ailleurs à organiser des rencontres régionales entre des auteurs et des libraires avant la publication des ouvrages dont nous leur remettions les bonnes feuilles. Dans ce cadre avait été organisée la structure des librairies différentes, auxquelles on pouvait proposer un responsable compétent pour optimiser leur fonctionnement.

En tant que responsable de la diffusion, après la séparation d’avec « L’Inter », société de distribution de Seghers, nous avons repris la diffusion directe et dans cette période j’ai couru d’une ville à l’autre pour obtenir des principaux libraires un contrat de mise en place des nouveautés. La séparation d’avec « L’Inter » de Pierre Seghers fut conflictuelle : ce dernier se considérait comme issu de la Résistance à l’occupant, mais il n’admettait pas que les Éditions Maspero soutiennent les Algériens dans leur projet de libération nationale.

Par la suite nous avons organisé avec les Éditions de Minuit, les Éditions des Femmes et Anthropos un système de prospectionet de distribution commun dans le même cadre que les Éditions Gallimard. Un relais aux ouvrages interdits étaient La Cité-Editeur à Lausanne, Nils Andersson nous postait en colis des ouvrages à des adresses privées, chez moi par exemple à l’adresse d’Anne Bernigaud, les livres nous parvenaient, mais des rapatriés OAS présents au contrôle de la poste n’avaient pas hésité à vouloir nous faire peur en mettant dans un colis un mini-cercueil à tête de mort.

Malgré la multiplicité des tâches, distribution classique en librairie, abonnements aux Cahiers Libres, dépôts à des associations à l’occasion de manifestations, il y avait le temps de se retrouver pour discuter en déjeunant ensemble. Quelle époque foisonnante.

                            Jean Philippe Talbo-Bernigaud

 

Jean-Philippe Talbo-Bernigaud, a été un étroit et précieux compagnon aux éditions de François Maspero qui lui a dédié son roman Le Figuier.

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