Quand Sony a un problème avec le drapeau gay

Cette année, je n'avais rien prévu de spécial pour la journée internationale contre l'homophobie et la transphobie. Je m'étais mise à distance du militantisme et je comptais juste jouer à Gran Turismo. Malheureusement, même se couper de tout et jouer à la Playstation n'est pas si simple quand on est LGBT...

Ces derniers temps, j'avais décidé de prendre un peu mes distances avec le militantisme. Fatiguée après des années d'engagement, j'avais séché les dernières manifestations et je me contentais, sur mon temps libre, de jouer à des jeux de courses sur Playstation, préférant remplacer au moins temporairement le burn-out militant par le burn de pneus.

Photo prise dans Gran Turismo Sport Photo prise dans Gran Turismo Sport

J'ai ainsi fait l'achat de Gran Turismo Sport, le dernier volet d'une franchise que j'avais découverte il y a maintenant plus de vingt ans et qui avait beaucoup marqué ma vie vidéoludique et automobiliste. Et entre la première Playstation et la dernière, les choses ont pas mal évolué : le jeu est plus beau, on peut jouer en ligne, et, surtout, ce dont je n'aurais osé rêver à l'époque, on peut customiser son bolide comme jamais auparavant. Je pouvais donc enfin m'adonner aux joies du tuning, repeindre mes véhicules à ma guise, et y mettre tout plein de decals. Sans compter qu'il y a en plus tout un mode pour prendre des photos et les partager, ce qui est fabuleux. Bref, j'étais contente et je m'amusais bien.

Et puis, alors que j'étais en pleine séance de qualifications d'un grand prix de la pré-saison en partenariat avec la FIA (Fédération Internationale de l'Automobile) — parce que, oui, on peut customiser sa voiture et prendre des photos mais aussi faire des courses avec — je recevais une notification étrange sur ma PS4, doublée d'un e-mail, dont le sujet était « IMPORTANT – Infraction au Code de conduite ». Diable, qu'avais-je donc fait ? Pendant quelques instants, j'ai cru que le jeu prenait vraiment très au sérieux les contacts entre véhicules en mode réseau, et qu'on allait me retirer le permis (même si, de ce point de vue là, je ne suis pas pire que nombre d'autres joueurs).  Cependant, il ne s'agissait pas de ça :

Le 01/05/2018, en raison de vos activités dans Gran Turismo Sport, vous avez enfreint nos Conditions d'utilisation.

Contenu offensif ou abusif – inclus le langage inapproprié, les abus dirigés envers autrui, les images ou audio offensifs – est contre notre code de conduite.

J'étais étonnée. Toutes mes interactions en ligne se limitaient à l'ensemble de phrases pré-enregistrées pour pouvoir être tapées facilement à la manette : « bonjour ! », « bonne course ! », etc. Rien de bien offensant.

D'étonnée, je suis rapidement devenue suspicieuse. Est-ce que cela aurait été mes drapeaux rainbow et les symboles LGBT divers (au milieu de chats, mais je pense que même Sony n'arriverait pas à trouverait cela offensant) que je mettais sur mes carrosseries qui posaient problème ?

Je mélange aussi parfois les chats et les arcs-en-ciel Je mélange aussi parfois les chats et les arcs-en-ciel

Bingo. En effet, un « decal » que j'avais partagé et qui représentait simplement un drapeau arc-en-ciel avait été supprimé du serveur. J'avais en effet eu le tort de récupérer le fichier sur Wikipedia et de garder le nom du fichier : Gay_flag.svg. Il y avait le mot « gay » ! Quelle horreur offensante !

« Title deleted », parce que le titre original, « Gay_flag » était vraiment très offensant « Title deleted », parce que le titre original, « Gay_flag » était vraiment très offensant

Pendant ce temps, les commentaires postés sur le symbole lesbien que j'avais aussi partagé n'étaient, eux, pas supprimés : « F this » ou encore « Pray repent be cleansed, ».

Pendant ce temps, au cas où vous croiriez que cette injonction à ne pas parler de son orientation sexuelle s'appliquerait à tout le monde de la même manière, lors de la retransmission en live du premier GT World Tour au Nürburgring, la réalisation de cet événement (qui est un évènement officiel, en partenariat avec Gran Turismo, Playstation, la FIA, ...) intercalait deux courses palpitantes avec un « reportage » gênant de sexisme où un intervieweur interrogeait des hôtesses (il est vrai qu'il aurait été tellement plus compliqué de faire l'effort de choisir quelques femmes parmi les joueurs invités !) et leur demandait « est-ce que c'est important la voiture de votre petit copain ? »

Bien sûr, vous allez me dire, rien de nouveau sous les tropiques. Sony n'est sans doute ni le premier, ni le dernier à utiliser un nombre de mots-clés à supprimer et à y inclure des termes comme « gay » : un exemple grave (car ayant des conséquences sur les revenus de certain·e·s vidéastes) et récent est Youtube, qui fait pareil pour considérer des vidéos comme à accès restreint ; et à, par ailleurs, être pour le moins laxiste sur les commentaires sexistes, homophobes, racistes, transphobes, etc.

C'est peut-être ça qui est le plus choquant : qu'en 2018, on en est toujours à trouver cela normal, ou en tout cas guère si grave, que des grandes entreprises puissent considérer le mot « gay » comme insultant, menacer leurs utilisateurs et utilisatrices qui l'emploient de voir leur compte supprimé. Une belle injonction à rester dans le placard, même vidéoludique.

Même pour moi, la tentation de trouver cela normal était forte. Après tout, il me suffisait de continuer à jouer en faisant attention à ne plus utiliser ces mots interdits. Mais la journée mondiale de lutte contre l'homophobie et la transphobie approchait, et je me suis dit que, non, ce n'était pas normal d'interdire d'employer des termes LGBT et de tolérer l'homophobie et la transphobie. J'ai même regardé la loi, et il me semble que la discrimination en raison de l'orientation sexuelle est quelque chose de condamnable. Suite à l'absence de réponse de Sony, en plus d'avoir signalé la chose à SOS Homophobie, j'ai donc décidé de signaler la chose à la justice, pour l'instant via l'intermédiaire de PHAROS. Je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur l'issue que cela pourra avoir, mais il est peut-être temps, en 2018, qu'on arrête de trouver normal cette injonction au placard, y compris lorsqu'on voudrait juste faire vroum-vroum avec des voitures de course virtuelles, et si ce signalement et cet appel public ne suffisent pas, je suis assez déterminée à pousser les choses jusqu'au bout s'il le faut, avec une plainte en bonne et due forme.

J'avais décidé de prendre des vacances militantes et de me contenter de m'échapper un peu du monde réel en jouant à la Playstation. Malheureusement, en 2018, même vouloir s'échapper un peu du monde réel n'est pas toujours aussi facile quand on est lesbienne, gay, bi, et/ou trans.

Lorsqu'elle ne conduit pas des bolides ou qu'elle n'est pas occupée à les tuner, Lizzie Crowdagger écrit des romans de fantasy avec des vampires motardes et des sorcières lesbiennes, sans doute trop offensants pour Sony et en tout cas trop drôles pour Amazon.

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