Assiste-t-on à une montée de la censure ?

La censure fait rage. Bertrand Cantat ne peut plus chanter en paix, Gallimard a dû faire machine arrière pour son projet de réédition des pamphlets antisémites de Céline, et même le ministère de la Culture a dû retirer Maurras de ses commémorations. Tout ça à cause des bobos gauchistes, des féministes et de la LGBT. Mais assiste-t-on vraiment à une montée de la censure?

On ne peut plus rien dire,  on ne peut plus rire de rien. La faute à qui ? Aux féministes extrémistes, d'abord. En plus d'avoir l'outrecuidance de manifester contre le fait que Bertrand Cantat donne des concerts devant des centaines de personnes (le retour au moyen-âge, selon lui), elles créent également des pétitions pour dénoncer le caractère sexiste d'un livre destiné aux ados, On a chopé la puberté (l'autrice parle de lynchage collectif).  Aux lobbies antiracistes, ensuite, qui en plus d'avoir poussé Gallimard à suspendre sa réédition des pamphlets antisémites de Céline, ont même attaqué le ministère de la Culture, forcé de retirer Charles Maurras de sa liste des commémorations.  À la LGBT, enfin, qui a privé Cyril Hanouna de publicités après un canular homophobe.

Tomás de Torquemada, qui, comme tout le monde le sait, était un bobo gauchiste à la solde du lobby LGBT et des SJW. © Domaine public. Tomás de Torquemada, qui, comme tout le monde le sait, était un bobo gauchiste à la solde du lobby LGBT et des SJW. © Domaine public.

La liste serait trop longue pour être exhaustive, mais le constat est limpide : il règne un climat délétère de bien-pensance, et les bobos gauchistes se sont transformés en nouveaux Torquemadas. Tout cela n'est définitivement pas très Charlie.

Heureusement, ici et là, de courageux résistants continuent à lutter pour la liberté d'expression, invoquant (mal) Desproges pour mettre un peu le holà à ce climat de chasse aux sorcières et faire en sorte qu'on puisse encore rire de tout (le « pas avec n'importe qui », nous explique Lafesse, n'étant que du second degré).

Symbole de la France, patrie de la liberté d'expression menacée. Aussi, l'utilisation de cette photo est peut-être un peu illégale à cause des lois sur le copyright réglementant la prise en photo des éclairages de nuit de la tour Eiffel, mais ça ce n'est pas une atteinte à la liberté d'expression, seulement un respect juste de la propriété intellectuelle. © Chadi Saad via Wikipedia, Licence Creative Commons Attribution. Symbole de la France, patrie de la liberté d'expression menacée. Aussi, l'utilisation de cette photo est peut-être un peu illégale à cause des lois sur le copyright réglementant la prise en photo des éclairages de nuit de la tour Eiffel, mais ça ce n'est pas une atteinte à la liberté d'expression, seulement un respect juste de la propriété intellectuelle. © Chadi Saad via Wikipedia, Licence Creative Commons Attribution.

Contre la censure, censurons les censeurs ?

Qu'est-ce que la censure ? Selon Wikipédia, au sens strict, elle « passe par l'examen du détenteur d'un pouvoir (étatique ou religieux par exemple) sur des livres, journaux, bulletins d'informations, pièces de théâtre et films, etc. avant d'en permettre la diffusion au public ».

Étonnamment, dans le cas présent, nos censeurs ne rentrent pas tout à fait dans cette catégorie : tout d'abord, ils et elles n'interviennent pas en amont du processus de diffusion au public, mais font partie du public, et découvrent le contenu comme chacun a pu le faire. Ensuite, ils et elles n'ont pas le pouvoir d'empêcher la diffusion au public, et doivent en général se contenter d'exprimer leur indignation. (Certes, cette indignation peut s'exprimer par une demande de retrait, mais cela ne change rien au fait qu'il ne s'agit au final que de l'expression d'une position ; si je m'exprime pour l'interdiction du port de chaussettes avec des sandales, il n'en reste pas moins que je n'ai pas le pouvoir d'interdire cette injure faite au bon goût.)

Si la liberté d'expression doit être préservée, l'indignation de nos « censeurs » (qu'il s'agisse de manifestations de rues, de tweets, d'articles ou de pétitions) est pourtant rarement présentée comme faisant, elle aussi, partie de cette liberté d'expression. Le message des soi-disant défenseurs de la liberté d'expression apparaît donc comme légèrement paradoxal : au nom de la liberté d'expression, il faudrait donc se taire si l'on n'approuve pas une œuvre, un propos, ou une blague.

Contre la censure, censurons les censeurs. Il faut rire de tout, ou fermer sa gueule.

Est-on responsable des conséquences de ce qu'on dit ?

On pourra objecter, bien sûr, que cette liberté d'expression de nos censeurs n'est pas dénuée de conséquences. Il est évident que lancer une pétition pour demander à un éditeur de ne pas republier un livre jugé sexiste risque, si elle rencontre un certain succès, d'aboutir à ce que l'éditeur en question ne republie effectivement pas le livre en question. De même, l'indignation sur l'homophobie d'une émission télévisée peut aboutir à ce qu'un certain nombre d'entreprises préfèrent, pour leur image de marque, supprimer leurs campagnes publicitaires dans cette émission.

Cela dit, reprocher cela à nos « censeurs » pourrait bien s'avérer à double tranchant. En effet, si on peut leur reprocher les conséquences (effectives ou potentielles) de leur expression, alors il serait logique également de pointer du doigt les conséquences de toutes ces œuvres « censurées » en terme de sexisme, d'homophobie, de racisme ou de transphobie, avec tout ce que cela peut entraîner comme montée des agressions, suicides, etc.

Doit-on être tenu pour responsable des conséquences de ce qui peut être produit par d'autres personnes suite à ce que l'on dit, et faut-il, au nom de la liberté d'expression, limiter la liberté d'expression ? Je pense que la question est complexe et je ne prétends pas avoir de réponse définitive à celle-ci, mais il me semble qu'il n'est pas très honnête, d'un côté, de reprocher le licenciement de Tex aux féministes et, de l'autre, exonérer Florent Peyre des conséquences de sa chanson « Travelo » en terme d'agressions, y compris lorsque celle-ci est utilisée par un agresseur transphobe dans un tribunal pour se défendre.

La censure économique

Un autre aspect qu'il me semble intéressant de pointer, c'est qu'en dehors de la commémoration de Maurras, qui venait directement du ministère de la Culture, les fois où la censure bien-pensante s'est révélée efficace (c'est-à-dire, entraînant l'arrêt d'une édition ou au moins, dans le cas de Cyril Hanouna, des conséquences financières), c'est avant tout grâce à l'économie. Milan ou Gallimard sont des entreprises commerciales, qui cherchent avant tout à obtenir des bénéfices ; et si elles ont avorté leurs projets de réédition, ce n'est probablement pas tant parce qu'elles ont été convaincues par les arguments des pétitionnaires, mais pour éviter des retombées commerciales néfastes.

Dans un article sobrement intitulé Autocensure: on a chopé l’ordre moral, Livres Hebdo, interviews à l'appui, explique que les éditeurs doivent maintenant prendre en compte les réactions des réseaux sociaux et qu'ils ne savent pas gérer ce genre de crises. Ainsi, si toutes ces indignations viennent parfois de bonnes intentions, elles provoquent une autocensure fortement néfaste à la liberté d'expression.

Il est amusant de voir le monde de l'édition découvrir l'autocensure, et n'en parler que pour les livres édités qui créent polémique. Pourtant, les livres les plus touchés par cs phénomènes ne sont-ils pas, justement, tous ceux qui ne sont jamais sortis, dont personne n'a jamais entendu parler, et qui n'ont, par conséquent, jamais créé de polémique ? Et est-ce que le cas d'On a chopé la puberté, pas réédité pour cause de polémique (entraînant, par conséquent, des risques financiers) est vraiment si différent, par exemple, de séries annulées parce qu'elles ne sont pas assez rentables ?

En tant qu'écrivaine (et recourant notamment à l'auto-édition), la question de l'auto-censure et des conséquences économiques de ce que je peux m'autoriser à mettre dans mes romans n'est pourtant pas un élément nouveau. Si j'assume de mettre des protagonistes lesbiennes sans faire de place  aux hommes hétérosexuels, vais-je pouvoir trouver un éditeur ? Cela ne va-t-il pas affecter mes ventes ? Devrais-je éviter de parler de thématiques qui me tiennent à cœur si je veux trouver une audience (et, accessoirement, pouvoir payer mon électricité) ? À titre d'exemple, un éditeur à qui j'avais envoyé le manuscrit d'un roman noir dont les « héroïnes » étaient des lesbiennes, plus tendance « punk à chien » que The L Word, m'avait expliqué avoir beaucoup apprécié le livre, mais l'avoir trouvé « un peu radical pour nous » pour le publier. Bien sûr, cet exemple d'auto-censure est moins vendeur qu'une annulation après des polémiques : après tout, encore aujourd'hui, ce livre n'a jamais été publié, et lu uniquement par deux ou trois personnes de mon entourage.

Un passage que je trouve intéressant dans l'article de Livres Hebdo, c'est d'ailleurs cet argument d'un éditeur : « On a de plus en plus de censeurs. Arrêtons cette escalade dramatique et faisons confiance aux éditeurs ». En effet, c'est traditionnellement les éditeurs (de livres, mais aussi de journaux, etc.) qui décidaient de ce qui pouvait être publié ou pas. Il est maintenant possible pour un auteur de s'auto-éditer, ou à n'importe qui d'écrire un article de blog ou une série de tweets, sans avoir à demander l'aval à des éditeurs. Peut-être que le problème principal à cette multiplication des « censeurs », c'est qu'elle est une remise en cause du monopole de certains à décider de ce qui doit être publié ou pas.

Un éditeur ne peut pas tout publier

En effet, ce qu'on oublie un peu souvent, c'est qu'un éditeur ne peut pas tout publier. Il ne s'agit pas d'une information morale, mais pratique : le rôle d'un éditeur est avant tout de choisir ce qu'il publie... ou pas. Il ne s'agit pas uniquement de ne pas vouloir interdire quelque chose, mais de participer à la diffusion d'une œuvre, plutôt que de toutes les autres qui n'ont pas reçu le feu vert de l'éditeur. Qu'il s'agisse des cas des rééditions de Céline ou de On a chopé la puberté, la question qui se pose n'est pas tant celle de l'interdiction, mais du choix d'éditer ces œuvres plutôt que n'importe quelle autre. La question se serait sans doute posé de manière différente s'il s'était agi de publier ce genre de textes sur n'importe quel hébergeur qui, pour le coup, accepte effectivement tout contenu et ne regarde pas ce qui est publié.

Plutôt que de voir les réactions à l'approbation de telle ou telle œuvre comme de la censure, il me semblerait plus intéressant de les analyser comme l'expression politique d'idées qui, évidemment, peuvent être très opposées. Dans le cas d'On a chopé la puberté, les réactions venaient de féministes qui trouvaient le livre sexiste ; dans le cas de Tous à poil, publié en pleine montée de La Manif Pour Tous, les réactions venaient d'un camp très différent. On pourrait aussi citer les réactions au dernier Wolfenstein d'une partie de l'extrême-droite américaine.

Même si ces réactions viennent de camps très différents, elles ont en commun de forcer les éditeurs à se positionner, ce qu'ils n'aiment pas faire car ils voudraient pouvoir être aimés de tout le monde, et idéalement pouvoir vendre un livre sexiste d'un côté et un ouvrage féministe de l'autre. Pourtant, il n'est pas aberrant de dire qu'un éditeur a la responsabilité d'assumer ce qu'il publie, et que cela ne se limite pas à une responsabilité légale mais aussi morale et sociale.

La montée de la censure, un faux problème

Le problème de cette multiplication des censeurs, c'est peut-être avant tout celle de la désacralisation du statut d'auteur, d'éditeur, et de critique. Avant, dans le bon vieux temps, seuls les auteurs reconnus avaient le droit de voir leur livre publiés, validés par des éditeurs. Face à  eux, les lecteurs devaient garder la tête basse et rester polis. Seuls les critiques « officiels », publiant dans des revues littéraires, les vrais journalistes, ou d'autres auteurs ou éditeurs, pouvaient se permettre de les attaquer (parfois aussi très violemment, d'ailleurs).

Maintenant, les choses ont changé. Les lecteurs et lectrices ont tendance à oublier qu'ils et elles font juste partie du public et à se considérer au même niveau que les auteurs et éditeurs, plutôt que de se contenter de « faire confiance » à ceux-ci.

Personnellement, je ne pense pas que ce soit un problème.

Ce qui ne veut pas dire qu'une montée d'une certaine forme de censure ne me fait pas peur : les réactions outrancières suite à des évènements non-mixtes organisés par Mwasi ou Sud Éducation 93, les campagnes de l'extrême-droite pour retirer son visa d'exploitation à La vie d'Adèle, les déclarations d'un ministre voulant porter plainte pour utilisation du terme « racisme d'état », les plaintes déposées contre des manifestants dénonçant les violences policières, sans parler des nombreuses agressions antisémites, homophobes, sexistes, transphobes, racistes, islamophobes,  de la multiplication des attaques par l'extrême-droite de militant·e·s et locaux progressistes ; tout cela, évidemment, m'inquiète.

Mais en l'occurrence, je ne pense pas que le problème soit vraiment une « montée de la censure », mais de l'extrême-droite et de ses idées. Tout comme je pense que pour un certain nombre de personnes, le vrai problème est surtout que des féministes, des personnes LGBT ou des personnes subissant le racisme osent ouvrir leur gueule plutôt que de se taire. Bien sûr, pour pouvoir dire cela, il faut avoir un minimum de courage pour assumer ses opinions politiques et qu'on ne peut pas se contenter d'essayer de plaire à tout le monde en essayant de se cacher derrière le consensus mou de la pseudo « liberté d'expression » (tant qu'elle est validée par un éditeur).

Parce qu'au final, ce à quoi on assiste avec les multiplications de réactions sur les réseaux sociaux, pétitions, et posts, je ne pense pas que ce soit vraiment une « montée de la censure », mais plutôt une multiplication des expressions. Qui, personnellement, sont loin de toutes me plaire, mais j'aurais au moins la décence de ne pas me cacher derrière la « liberté d'expression » pour attaquer une expression qui n'est maintenant plus réservée à l'élite qui a le droit de s'exprimer.

Lizzie Crowdagger écrit des romans de fantasy avec des lesbiennes vampires punks qui font péter des trucs. Malheureusement pour elle, elle n'est pas encore suffisamment censurée par la bien-pensance pour pouvoir être invitée partout et vendre à des dizaines de milliers d'exemplaires.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.