Bastien Vivès et Nick Conrad : la liberté d'expression à deux vitesses

Face aux accusations de pédopornographie, Bastien Vivès, auteur reconnu de bandes dessinées, a eu droit à de nombreux soutiens. Le clip de Nick Conrad qui inverse des violences racistes et scande « Pendez les blancs » a été déterré sur Youtube et a suscité moult réactions politiques et l'ouverture d'une enquête. La liberté d'expression, pour qui ?

La publication récente chez Glénat de Petit Paul, par Bastien Vivès, a suscité quelques réactions sur Internet. Il faut dire que l'ouvrage, revendiqué « à caractère pornographique » et qui figure dans la collection Porn'Pop de l'éditeur, a comme protagoniste un enfant et raconte ses péripéties sexuelles. Devant la dénonciation de pédopornographie, quelques librairies, comme Cultura et Gibert, ont retiré le livre de leurs magasins. Cependant, l'auteur a eu droit à un certain nombre de tribunes pour le défendre, par exemple sur Slate ou sur Bibliobs. La presse, lorsqu'elle parle de la polémique, se contente en général de ne pas prendre position, tel cet article du Parisien qui se conclut par un très tranché « Au lecteur, sans doute, de se faire une idée », ou de plus ou moins défendre l'ouvrage, tel cet article de 20 Minutes . En ce qui concerne le monde politique, je n'ai pas eu vent de prise de position sur ce sujet ; et je n'ai pas non plus connaissance, d'un point de vue juridique, qu'il y ait eu de plainte de déposée, même si l'Association Internationale des Victimes de l'Inceste a annoncé sur Twitter son intention de le faire.

En face, on a Nick Conrad, qui est un rappeur à peu près inconnu, qui se contente de diffuser sur Youtube à quelques centaines d'abonnés. Nick Conrad a réalisé un clip qui inverse les violences racistes visibles notamment dans le cinéma américain et scande « pendez les blancs ». Portée à la base par l'extrême-droite, les condamnations du « racisme anti-blanc » ont vite été reprises par une bonne partie de la classe politique, y compris le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb qui a déclaré : « Je condamne sans réserve ces propos abjects et ces attaques ignominieuses. Mes services œuvrent au retrait sans délai des contenus diffusés ». Si quelques articles de presse abordent d'un ton neutre les risques juridiques encourus par le rappeur, d'autres prennent position plus ouvertement pour condamner les propos de l'artiste, comme cet article du Figaro et tant d'autres. Lorsque les explications de Nick Conrad sont relayées, c'est parfois de manière à peu près neutre, mais certains articles n'hésitent pas à les remettre en question, comme cet article du Figaro. D'un point de vue juridique, en dehors de l'annonce du ministre de l'Intérieur comme quoi ses services œuvraient au retrait sans délai des contenus diffusés, la mairie de Noisy-le-Grand a déjà porté plainte.

Ce qui est frappant dans ces deux affaires qui font polémique à quelques jours d'intervalle, c'est la différence dont elles sont traitées. Dans un cas, on va mettre en avant le fait qu'il s'agit d'Art, que l'auteur est cultivé, que le dessin est beau, qu'il s'agit d'humour, qu'il ne faut pas prendre les choses au premier degré, et qu'il faut vraiment avoir l'esprit tordu pour qualifier de pédopornographique un ouvrage à caractère pornographique dont le protagoniste est un enfant. Dans l'autre, cette possibilité d'une lecture au second degré, d'une distanciation grâce à l'art ou à la fiction est balayée d'un revers de la main.

On appréciera ainsi cette phrase d'un article du Figaro : « Qu'importe! Nick Conrad finit par faire appel à la nébuleuse impunité de l'art ». Comme si cette « nébuleuse impunité de l'art » n'avait été invoquée que par Nick Conrad, et pas par les défenseurs de Bastien Vivès, de Céline, de Sade ou encore de Marsault, dessinateur de BD d'extrême-droite que le même Figaro n'était pas aussi prompt à condamner.

En effet, on avait plutôt l'habitude, ces derniers temps, de nous entendre seriner qu'on ne pouvait plus rien dire, qu'on ne pouvait plus rire de rien, et toujours avec comme argument essentiel cette « nébuleuse impunité de l'art » (ou de l'humour) que, tout d'un coup, le Figaro dénonce. Mais peut-être que, plus fondamentalement, la collision de ces deux polémiques montrent que la « liberté d'expression » telle que défendue par beaucoup, c'est surtout la liberté d'expression de ceux qui sont légitimes pour s'exprimer. La liberté pour les hommes blancs hétéros qui sont bien éduqués de pouvoir tout dire et de pouvoir rire de tout ; mais tout de même pas celle pour les noir·e·s, les femmes, les LGBT, ... de cracher leur colère, d'autant plus s'ils et elles ne sont pas « reconnu·e·s » et ne s'expriment pas dans les règles de l'Art.

Selon que vous serez puissant ou misérable, et patin couffin.

Lizzie Crowdagger est une romancière qui fait appel à la nébuleuse impunité de l'art pour écrire des romans de fantasy avec des lesbiennes qui tuent des mecs.

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