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Billet de blog 18 oct. 2019

LUBRIZOL ET L’AVENIR DES COMMUNS SCIENTIFIQUES

Au drame humain qui va s’aggravant au fil des informations nouvelles, se superpose un drame politique qui ne date pas d’hier, et qui dépasse le cas spécifique de la ville de Rouen : la divergence dans l’appréciation du réel entre ce que dit l’administration d’État et ce dont les citoyens témoignent. Dans ce contexte, les communs scientifiques nous offrent une alternative porteuse d’avenir.

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 LUBRIZOL ET L’AVENIR DES COMMUNS SCIENTIFIQUES
Quel pouvoir du public, face au pouvoirs publics ?

Le drame de cet énième accident industriel qu’est l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen pose de nombreuses questions pratiques qui inondent les journaux et les réseaux sociaux. Ce qui frappe est comme à chaque fois le haut degré d’incertitude qui s’étend comme un nuage toxique et empoisonne les citoyens, abandonnés sans repères pour agir.

Au drame humain qui va s’aggravant au fil des informations nouvelles, se superpose donc un drame politique qui ne date pas d’hier, et qui dépasse le cas spécifique de la ville de Rouen. A bien écouter cet échange lunaire entre Michel ONFRAY « philosophe », et Damien ADAM un député LREM bien mal en point sur le plateau, on se rend clairement compte de ce qui caractérise ce drame politique : la divergence dans l’appréciation du réel entre ce que dit l’administration d’Etat et ce dont les citoyens témoignent.

Car l’appréciation des faits, comme on peut s’en rendre compte à la lecture du dossier Médiapart sur le sujet, est instable et en constante évolution. A la manière d’une controverse qui se déploie en ses multiples ramifications, le nombre de questions sans réponses va croissant, à l’opposé de l’horizon inatteignable d’un statu-quo politique. Et c’est ici que les sciences entrent en politique (en réalité les sciences sont toujours politiques, mais on y reviendra peut-être plus loin). Car en s’appuyant sur dires « d’experts scientifiques », l’Etat, par la voix de ses représentants, entend clore le débat. C’est un peu le cas du maire de Rouen lorsqu’il affirme que les scientifiques « n’ont pas le droit à l’erreur »… Mais les scientifiques, contrairement à une idée largement répandue, n’affirment jamais vraiment de vérité définitive… Le doute est au coeur de la culture scientifique ! Doute qui s’exprime classiquement au travers de précautions de langage comme « marge d’erreur » ou « jusqu’à preuve du contraire ». Le scientifique, lorsqu’il est sollicité dans l’urgence, ne peut répondre qu’aux questions qu’on lui pose, ce qui est loin de clore le débat. Car dans un tel contexte de crise, c’est plutôt l’inflation des questions qui est de mise.

Et pendant ce temps, les citoyens vivent l’angoisse de ne pas savoir à quelles conséquences sanitaires leurs enfants et eux-mêmes doivent s’attendre. Alors ils manifestent pour obtenir des réponses de la part de l’Etat, parce qu’ils y croient encore… En effet, vers qui se tourner en notre France de tradition Jacobine, si ce n’est vers les institutions censées nous protéger de tels drames, ou à minima être à la hauteur du drame pour en pallier les conséquences ? Car tout de même, il y a urgence ! … Mais quel désarroi à constater que seuls le délitement et la médiocrité semblent être au rendez-vous, et que la cavalerie tant attendue est pour le moins inefficace …

On sait pourtant depuis bien longtemps à quel point l’Etat et l’industrie ont partie liée ! A titre d’anecdote, il n’y a rien d’étonnant à ce que le « kit de communication à chaud » en cas d’accident industriel, outil élaboré par l’UIC (union des industries chimiques) soit mis en avant sur le site du BARPI, l’organe Etatique détenteur officiel de l’expertise en matière d’accidents technologiques et industriels. C’est bien normal ! Qui d’autre pour parler de l’industrie que les industriels ? Et ne venez pas me parler de conflits d’intérêts, alors que vous n’y connaissez rien ! Vous êtes la société civile, et votre place est à l’extérieur. Nous, on maîtrise, et vous vous la fermez. Et même si un jour on ne maîtrise pas tout, ça n’est pas une raison pour l’ouvrir.

Inutile de vous dire que ce schéma très XXème siècle ne tient plus vraiment la route à l’ère des réseaux sociaux. La défiance à l’égard des discours officiels emprunte des voies variées qui débouchent ici sur de nouvelles formes de manifestation, et là sur des initiatives de recherche participative. Car le dilemme est le même que celui de l’école que des parents avaient décidé de repeindre à Marseille, palliant ainsi la défaillance de l’administration. D’un côté, on se dit que l’on a déjà payé les impôts qui devaient servir à financer l’entretien de l’école ; et de l’autre qu’il faut bien faire quelque chose, si on ne veut pas voir nos enfants vivre au quotidien dans un environnement dégradé. Alors en attendant des jours meilleurs et une meilleure politique publique, on va s’y mettre. Tant pis, on n’a pas le temps d’attendre que quelque chose se passe aux prochaines élections, mieux-vaut se retrousser les manches, quitte à en profiter pour mettre un coup de projecteur sur ce qui se passe par ici…

C’est ici qu’on en vient à parler des communs scientifiques, car ils répondent du même dilemme ! Sans abandonner les luttes électorales, ne peut-on pas étendre la démocratie à d’autres pratiques issues de la société civile ? Pour ceux des lecteurs qui s’intéressent à la théorie, vous pourrez trouver ici un article intitulé Communs et Démocratie qui aborde cette question.

Pour comprendre ce qu’on entend par « commun scientifique », il faut avoir idée de ce qu’est un commun. On prend souvent l’exemple de Wikipédia ou des jardins partagés pour illustrer le principe d’un commun. Pour faire simple disons qu’il s’agit d’une ressource partagée et des règles de gouvernance grâce auxquelles le collectif mobilisé autour du commun, organise le maintien et la valorisation dans le temps de cette ressource. Si l’on s’intéresse ici aux communs scientifiques, c’est parce qu’ils sont une forme, une modalité de la démocratisation des sciences. Ils participent du mouvement d’ensemble que l’on désigne comme les « sciences participatives ». Dans le cas de figure propre à la catastrophe de Lubrizol, l’idée serait qu’un commun scientifique s’attache à rendre accessible les savoirs, les méthodes et les instruments permettant d’observer la qualité de l’air à Rouen. Il se trouve justement qu’un collectif « Rouen Respire » vient de se constituer dans le but de procéder à des prélèvements chez des volontaires. Mais il existe aussi d’autres initiatives comme AirCitizen, qui ont « pour objectif de permettre aux citoyens d’évaluer de manière active la qualité de leur environnement proche et en particulier de l’air qu’ils respirent » . Ces exemples nous laissent accroire non seulement qu’il est démocratiquement concevable d’encourager les contributions citoyennes face à un accident industriel et environnemental ; mais aussi qu’une gestion collective et démocratique de la crise est possible, avec l’aide des sciences participatives.

Encore faut-il que les réseaux de laboratoires citoyens soient actifs en dehors des moments de crise, sans quoi il apparait difficile et assez peu efficace de les inventer ex-nihilo, au moment où on en a le plus besoin ! Avec quels prélèvements indépendants peut-on comparer ceux qui seront réalisés par « Rouen Respire » ? Comment contester les affirmations des pouvoirs publics ? On voit par cet exemple tout l’intérêt des communs scientifiques, sans compter tout ce qu’ils apportent par ailleurs aux citoyens amateurs de science.

Plutôt que de se cantonner aux manifestations qui visent à réclamer des informations auprès des pouvoirs publics, la piste des communs scientifiques nous offre une alternative : produire des faits scientifiques en collaboration avec des laboratoires de recherche. En ce sens, les communs peuvent contribuer à développer le pouvoir d’agir des communautés citoyennes. Il est possible de régénérer la puissance du public face aux pouvoirs publics. De se souvenir qu’au sens littéral, la puissance publique c’est la puissance du public. Il est possible de pallier les dérives de ce que Frédéric Lordon appelle la « capture institutionnelle » en faisant appel à l’intelligence collective que les citoyens sont capables de mobiliser.

A l’heure où Emmanuel Macron instrumentalise la notion de vigilance, pour tenter de détourner l’opinion publique des vraies questions d’intérêt général, il est temps d’offrir à la société civile les moyens d’élaborer ses propres représentations du réel. Car de ces représentations dépendent la qualité du contrôle citoyen face aux dérives ordolibérales d’un Etat assiégé par les lobbys et miné par les conflits d’intérêts.

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