La désobéissance civile n'est pas une simple technique de manifestation !

La désobéissance civile ne doit être réduite ni au refus d’appliquer la loi, comme le suggéraient les journalistes de France Inter face à l’euro-députée Manon Aubry ; ni à des techniques de manifestation non violente comme semblent le faire le mouvement Extinction Rébellion. A force de tout mélanger, on finira par voir l’extrême droite, se revendiquer de la désobéissance civile… !

La désobéissance civile ne doit être réduite ni au refus d’appliquer la loi, comme le suggéraient les journalistes de France Inter face à l’euro-députée Manon Aubry ; ni à des techniques de manifestation non violente comme semblent le faire le mouvement Extinction Rébellion. La longue tradition de la désobéissance civile est porteuse d’une philosophie de l’émancipation qu’il est bon de rappeler de nos jours, car autant les acteurs que les commentateurs semblent s’égarer dangereusement. Je dis dangereusement, parce qu’à force de tout mélanger, on finirait par envisager que l’extrême droite, foutant le bordel, serait légitime à se revendiquer de la désobéissance civile… Comble de l’absurde !

Historiquement, la désobéissance civile visait en premier lieu les droits civiques des groupes sociaux qui subissent une forme de discrimination et de domination sociale (les personnes racisées, les femmes, les homosexuels …). Depuis l’origine, il s’agit donc bien d’émancipation ; et il est important d’affirmer que la finalité première de la désobéissance civile est l’émancipation des citoyens. Ceci étant dit, la question philosophique de l’émancipation n’est pas limitée au droit, et par conséquent, il apparait logique que l’histoire de la désobéissance civile ne se soit pas arrêtée aux problèmes d’égalité et d’équité juridiques.

On a pu voir la désobéissance civile servir l’émancipation au delà du droit. S’attaquer aux usages et aux moeurs d’une époque. Viser l’égalité réelle, quand les principes juridiques n’entrent pas dans les faits. En l’occurrence, c’est l’émancipation comme pouvoir d’agir, qui était visée. Il faut penser ici au « manuel du travailleur social » de Saul Alinsky qui prône une forme de désobéissance civile centrée sur l’émancipation des populations défavorisées. Ces pratiques militantes qui ont donné naissance au « community organizing » et à « l’empowerment » (difficilement traduit comme « pouvoir d’agir » ou « encapacitation »), cherchaient à pallier des conditions de vie matérielles et psychosociales qui rendent l’action impossible.

Aujourd’hui, la question qu’il faudrait se poser concernant le climat est qu’est-ce qui nous empêche d’agir pour le climat ? Quel est le système de domination dont il nous faut s’émanciper ? Car comme le disait Bernard Perret : « La transition écologique n’émergera pas de désirs individuels enfin rendus à leur authenticité primitive, mais de la volonté collective d’affronter un péril vital pour l’humanité et de s’adapter à de nouvelles conditions d’existence. ». Disons donc pour commencer que l’émancipation collective face aux enjeux climatiques peut être vue comme le fait de cultiver nos aptitudes collectives face à de nouvelles conditions d’existence (certains parleront de résilience, d’autres d’intelligence collective). Il s’agit donc bien d’une autre forme d’émancipation, et quand bien même nos institutions stato-capitalistes sont tout aussi fautives qu’auparavant, les formes d’une désobéissance civile adéquate sont encore à inventer…

En effet, comment lever les barrières institutionnelles qui empêchent cette forme radicale d’émancipation collective ? Examinons de ce point de vue, les revendications d’ « extinction rébellion » :
1. La reconnaissance de la gravité et de l’urgence des crises écologiques actuelles et une communication honnête sur le sujet.
2. La réduction immédiate des émissions de gaz à effet de serre pour atteindre la neutralité carbone en 2025, grâce à une réduction de la consommation et une descente énergétique planifiée
3. L’arrêt immédiat de la destruction des écosystèmes océaniques et terrestres, à l’origine d’une extinction massive du monde vivant.
4. La création d’une assemblée citoyenne chargée de décider des mesures à mettre en place pour atteindre ces objectifs et garante d’une transition juste et équitable.

Ce qui saute aux yeux est que ces revendications ne visent pas ce qui empêche concrètement notre émancipation collective. On a le sentiment qu’ « XR » demande à l’institution capitaliste et productiviste de proclamer qu’elle renonce à ce qui la constitue. Du coup, il n’est guère étonnant que le gouvernement se soit empressé d’accepter les points 1 et 4, qui relèvent du discours sans conséquences … :
• Créer une assemblée consultative « convention de citoyens » (dont on fera mine d’être déçus que ses préconisations ne sont pas suivies d’effets) ;
• … et déclarer en grandes pompes l’urgence climatique…

Pourtant, et il faut le souligner, le capitalisme est beaucoup moins porteur de liberté qu’il ne le proclame, et ça commence à se voir… Malgré de beaux discours, on se rend compte que déployer des alternatives n’est sans doute pas la première chose qu’il facilite, bien au contraire… La polarisation des ressources monétaires en direction du système productiviste ; les limites qu’imposent les normes comptables, et l’univocité des activités soutenues par les institutions sont soigneusement cachés derrière les mots d’innovation et de liberté. En réalité, le système capitaliste ne tolère qu’une liberté toute relative au contrôle qu’il exerce par ses normes bancaires. Contrôle qui lui permet de tuer dans l’oeuf toute idée radicalement nouvelle, tout projet qui risquerait d’interroger (à défaut de la bousculer), l’idéologie dominante !

Que ferons-nous face aux banques au prochain crack financier, ou face aux assurances à la prochaine catastrophe environnementale, si elles décident très rationnellement de nous fermer leurs portes ? Suffira-t-il de manifester en trottinette de Bastille à République en se réclamant de la désobéissance civile ? Suffira-t-il de s’enfermer vigoureusement dans un centre commercial ? Il doit bien exister un moyen de faire meilleur usage de la désobéissance civile. Un meilleur moyen de s’émanciper de ces éléments clés du contrôle capitaliste que sont d’une part, les normes comptables et d’autre part, l’absence de diversité monétaire…

Il est peut-être temps de prendre au sérieux l’idée de démocratiser cette question monétaire. Il est peut-être temps, à l’ère des plateformes, de se donner les moyens d’un écosystème citoyen, porteur de résilience. De s’attacher à prendre la mesure de ce qui compte à l’aide d’un réseau de monnaies dont la complémentarité est au service de finalités diverses et variées, qu’elles soient locales régionales ou plus étendues. Bernard Lietaer nous l’avait indiqué il y a quelques années déjà : les systèmes monétaires, comme tous les systèmes complexes, requièrent un assez haut degré de diversité pour faire face aux conséquences d’une crise. Peut-être que le mouvement des communs, imprégné de valeurs démocratiques, et associé aux technologies numériques (parmi lesquelles le Pair-à-Pair), constitue le vecteur adéquat d’un tel projet. A condition, là encore, d’en saisir la portée émancipatrice comme un véritable enjeu de désobéissance civile, plutôt que d’en rester à ces pseudo-expérimentations très locales, trop souvent mal ficelées et pour la plupart sous-dimensionnées.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.