Introduction 1/3 : comment Macron m'a politisé (2016)

Ce blog n'a pas vocation à être le lieu d'un vulgaire épanchement autobiographique. Et pourtant, il va bien falloir expliquer a minima quelles extrémités ont pu me pousser à en ouvrir un. Ce premier billet est donc particulier : il introduit le contexte et quelques éléments chronologiques de ce voyage qui m'a irrémédiablement poussé à prendre le clavier. Courte histoire d'un pas-chassé politique.

Sans doute vous direz vous que les courts éléments autobiographiques qui suivent constituent des informations inutiles, les premières d'une longue série d'autres toutes aussi peu pourvues d'intérêt qui jalonneront ce blog tout entier. Pourtant, rien n'est moins sûr. Car ces lignes ont pour vocation à fournir une réponse, forcément insuffisante, à une question capitale : celui qui écrit, celui qui parle, mais d'où parle-t-il ?
Petite mise en situation explicative (toute ressemblance avec la réalité n'est pas fortuite) : le journal de France 2, C dans l'air ou n'importe quelle autre émission télé ou radio de ce type reçoit un invité pour parler de la crise, pour parler de la dette, cette dette qu'on laissera à nos enfants : sous son nom dans le bandeau, il est écrit "économiste", voire "professeur des Universités", ou "chercheur". Voilà de bien belles garanties, moi aussi je suis chercheur, on est donc un peu collègues. Le discours est raisonnable, la cravate (le tailleur) et le sourire sont ajustés : il n'y a  rien à redire, la confiance règne. Il se dit en substance que "cette dette publique, voyez vous, elle est trop grosse : il faut la réduire, et ça urge". Mais qui dirait le contraire, après tout? Tout ça n'est que pur bon sens, il n'y a aucune question à se poser. Seuls les irresponsables et les extrémistes font cela, les dangereux. Quelques recherches rapides postérieures indiqueront que cet économiste siège au conseil d'administration de multiples entreprises du CAC40, fait partie de think-tanks et d'instituts de recherche patronaux. Il aurait même fait beaucoup de prédictions sacrément foireuses par le passé. C'est étrange, on ne l'a pas dit sur le plateau. Mais d'où cette personne parlait elle vraiment ?

D'où je parle

Né en 1991 à Paris de parents de classe moyenne (et des grands parents de classe moyenne supérieure), j'ai grandi en proche banlieue depuis peu après mes premiers pas. Sans avoir vécu dans une quelconque espèce d'opulence, ni de près ni de loin, j'ai grandi largement à l'abri du souci du frigo vide, dans des conditions sereines. J'oserais même le terme "conditions idéales". Le revenu brut global du ménage (avec 3 enfants à charge) me rendait éligible à un statut de boursier dit "échelon 0" : pour cause, il était en fait du même ordre que celui d'un ingénieur débutant en sortie d'école. La famille ascendante avait dû aider pour le premier achat immobilier. Si tout n'était peut être pas si serein pour mes parents, j'en ai en tout cas toujours été protégé. Quant à l'école, Primaire sans histoire dans une école calme, apprenti emmerdeur (et loin d'être le seul) en classe musicale dans un collège de bonne réputation. Je refuse (c'était un vrai choix) de poursuivre mes études dans le Lycée le plus réputé de ma ville et je ne le regretterai pas. J'y découvre une plus grande diversité sociale, suis témoin (de près) de quelques situations familiales et financières vraiment difficiles, mais pas de beaucoup non plus. Vient ensuite la classe préparatoire scientifique publique en internat, dans un bon Lycée. Le confort n'est pas au luxe, mais malgré la très forte concurrence, l'ambiance est bonne, l'entraide et la solidarité au rendez vous. Une concurrence "saine". Puis viendront les concours des grandes écoles d'ingénieur publiques et trois années d'études supplémentaires, comme en apesanteur, après deux années prépa en sous-marin.

Et dans tout cela ? Pas un gramme, pas une once de politique. Aucune affiliation à un parti, à un syndicat, à une association étudiante, rien, zéro. Et c'est d'ailleurs toujours le cas à ce jour. Tout au plus y avait-il le journal de France 2 le soir à la maison, mon père qui éteignait parfois nerveusement la télé en grommelant qu'il "nous fait chier celui là". Il me reste un vague souvenir d'enfance, en 2005, au moment du vote sur le traité constitutionnel européen. "Non" à 55%. Mais l'Union Européenne, c'est l'Europe, non? C'est quand même beau, l'idée d'Europe, comment peut-on dire "Non" à l'Europe? Ces gens devaient être de gros cons, il n'y avait pas d'autre explication. 70% de taux de participation, 55% de "Non", ça faisait quand même beaucoup de cons dans mon pays, voilà qui était bien triste. Je me rappelle aussi avoir voté Hollande en 2012, car j'avais l'impression que mes parents allaient faire de même. Sarkozy m'avait l'air effrayant, il n'y avait pas eu d'hésitation. Il était plus drôle aux Guignols.

Arrivé au terme de l'école d'ingénieur, fin 2014, petite bifurcation imprévue : je me lance dans une thèse en partenariat industriel (je passerai la grande majeure partie du temps dans l'entreprise et non dans l'Université). Une thèse, c'est beaucoup de travail, beaucoup de temps consacré : dans le temps libre restant, la politique n'a que peu de place. J'ai mon appli Le Monde en version gratuite que je parcours tous les jours, je regarde Quotidien de Yann Barthes en rentrant le soir parce que c'est marrant, je vois quelques émissions de débats sur LCI, je regarde le journal d'Itélé le matin avec mon bol de céréales. J'ai le sentiment d'avoir une vision plutôt équilibrée, de ne pas être inculte, d'être "au courant". Encore en 2016, ma politisation se résumait à deux choses : sentir que l'accolement des deux termes "Hollande" et "de gauche" générait du frottement, et détester Manuel Valls. Deux intuitions à la portée de n'importe qui, il n'y avait là aucun exploit analytique.
Aujourd'hui, je suis employé en tant qu'ingénieur dans le privé, dans la même entreprise que lors de ma thèse. Je suis locataire en studio à Paris pour la première fois, depuis début 2018 : matériellement, les choses vont bien.

Mais où se situe donc l'accroc? Quand a donc bien pu naître l'intérêt réel pour la chose politique et toutes les disciplines qui lui sont reliées ? De Manuel Valls ? Pas vraiment. De la Loi Travail 2016? Peut-être un peu. Je me souviens avoir lu des argumentaires anti Loi Travail circulant sur Facebook, dont certains éléments n'étaient manifestement pas à jour, ce qui n'inspirait pas vraiment confiance. Mais je n'avais pas vraiment d'avis, "en même temps" ça avait l'air bien, "en même temps" ça n'avait pas l'air si bien. C'est justement en cette fin d'année 2016 que dans ma vie, Macron a fait irruption.

Et Macron fût

On me dira, et à juste titre, que la Loi Travail, c'était déjà la Loi Macron. J'avais bien sur entendu son nom et vu sa tête auparavant. Il faut dire que ce type m'intriguait. En août 2016, alors ministre de Hollande, il déclare : « L’honnêteté m’oblige à vous dire que je ne suis pas socialiste (...). Mais quelle importance ? Quand vous êtes ministre, vous êtes ministre de la République et, donc, vous servez l’intérêt général. » [1]. Voilà qui a le mérite d'être clair, sincère, presque couillu. Il est jeune et souriant, il a l'air sympa, mais par dessus tout il a l'air très "équilibré" lui aussi. Un peu de gauche, un peu de droite, le meilleur des deux mondes, le meilleur remède «aux oppositions stériles» [1]. Ma haine du conflit (si on excepte avec mes parents et mes professeurs de collège...) me menait tout droit dans les bras du "en même temps", du "milieu". Au fond, Macron, c'était tout moi. La France qui sourit, la France qui a fait des études, la France qui "réussit".

Mais c'était sans compter sur une fâcheuse habitude : j'ai un certain tropisme pour le doute. Voilà un vilain défaut à bien des titres : on ralentit, on hésite, des opportunités vous passent sous le nez... et puis de temps à autres, ça sert. Qui était donc ce "gendre idéal" dont tout le monde nous rebattait les oreilles? Les médias étaient en surfusion. Son mouvement En Marche était déjà lancé depuis Avril, et les rumeurs sur une possible candidature à la présidence allaient bon train (elles seront d'ailleurs confirmées mi-Novembre). Ses adversaires étaient prompts à pointer son passé de banquier d'affaire, mais ça n'était pas un argument suffisant. Un peu faiblard, "sous la ceinture". Pour me faire une idée plus précise, je regarde un de ses discours récents sur Youtube (si, si, vraiment), lors d'un banal trajet Boulot-Maison (1h30 de transports en commun) courant octobre 2016. Impossible de retrouver lequel exactement. Quoiqu'il arrive, c'est probablement à partir de ce jour que sans en avoir pleinement conscience, tout a changé.

Quelques minutes ont suffi à faire naître le sentiment d'être aspiré par le vide. Mon entendement entrait en phase de dépressurisation. Dans ce grand tourbillon défilaient un à un tous les mots clefs de la réussite, du mérite et du travail, de l'union, du "rêve". Toutes les oppositions avaient vocation à se dépasser dans une concorde générale, pour faire réussir le "projet France". Il fallait libérer les énergies tout en protégeant les plus faibles, face à ce "monde qui change". Ce monde qui change tout seul, comme mû par une force naturelle, une "gravitation" historique qui nous entraîne. Les forces sociales et politiques contradictoires sous-jacentes? Silence. Le plus marquant était de voir ce flux de généralités vides régulièrement interrompu par des cris de joie, des "Macron président" scandés à tue tête par un parterre d'éduqués supérieurs et de cadres. Scandés par une foule qui au fond me ressemble. 
Un passage dans le discours du Mans d'Octobre 2016 (qui n'est peut être pas le discours que j'ai écouté, mais la phrase est représentative), est intéressant : «Parce que notre modèle, il a été conçu dans une société qui sortait de la guerre, qui était une société en plein baby-boom, dont le destin collectif était la reconstruction du pays, le redémarrage de l'économie, et il a été conçu de manière uniforme. La même chose pour tout le monde. Et c’est normal, puisque le pays était plongé dans ce destin collectif.» [2]. "La même chose pour tout le monde", on m'aurait menti? «Le patrimoine des 1 % les plus fortunés, qui comprend plus de 70 % d’actifs financiers, est passé de 1,4 à 4,5 millions d’euros, [entre 1980 et 2016]. Quant aux 0,1 % les plus fortunés, dont le patrimoine est financier à 90 %, et qui seront les principaux bénéficiaires de la suppression de l’ISF, ils sont passés de 4 à 20 millions d’euros» [3]. Et encore, il s'agit bien sûr de moyennes (on compte d'ailleurs environ 100 milliardaires en France). Tout ce flan prend rétrospectivement un goût bien amer. Car effectivement, même cette uniformité fantasmée, ce projet "collectif", on a bien compris que c'était terminé. Dans un récent article du Monde (02/02/19), les "très riches" (sic), sous couvert d'anonymat, l'ont bien compris aussi. La suppression de l'ISF et son remplacement par la Flat-Tax sur les revenus du capital, une mesure pour l'investissement ? "« Dans les faits, ça n’est pas tout à fait comme ça que ça se passe… En tout cas, pas d’après ce que je peux voir », constate Edouard, 51 ans, à la tête du fonds d’investissement. Il ne s’en cache pas : il n’a « rien réinvesti ni embauché personne grâce à l’argent conservé ». « Macron nous a simplement rendu du pouvoir d’achat, dit-il. Cet argent, j’en profite, je le dépense. »" [4]. Il faut dire que l'argument de "l'investissement" du patrimoine financier a bien d'autres plombs dans l'aile, dans la mesure où il est désormais assez connu que ce sont les entreprises qui financent la bourse et non l'inverse (voir annexe [A] pour un raisonnement plus détaillé et chiffré).

Entendre un discours langue de bois n'a jamais rien eu de surprenant en politique. Mais cette fois-ci il y avait autre chose, il y avait davantage, tout allait plus loin. Le bois était si beau, si massif et d'une essence si pure... Il y avait comme un hic, le doute était né. Que pouvait bien signifier tout ce ripolinage? Pourtant, à l'écouter, le bonhomme faisait mouche sur un point : il fallait dépasser ces oppositions qu'il désignait comme "factices". L'opposition UMP-PS, bien sûr, "l'alternance gauche-droite". On croyait entendre Le Pen et son "UMPS", mais en infiniment plus crédible. On croyait voir Melenchon hurler, mais en plus sympathique. Tout cela devenait bien perturbant.

En attendant Mai 2017

Une fois le discours terminé et les écouteurs rangés, mon esprit reste embrumé. Les contours qui semblaient nets deviennent flous, les repères sont moins clairs, le référentiel est en mouvement. Ma faible culture politique me laisse bien démuni face à cette grande indistinction, ces clivages qui s'effondrent et cette "union" qui vient. Une chose est pourtant certaine, une intuition émerge : il se passe quelque chose. Quelque chose de bizarre.

 

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Annexes et Références

[A] : Pour prendre l'exemple du marché boursier français (qui dépasse très largement les seules entreprises du CAC40), c'est à dire là où est placée la majeure partie des hauts patrimoines financiers, il n'y a un effet d'investissement direct que s'il y a achat de nouvelles actions (c'est à dire sur le marché dit primaire). Le reste des actions sur le marché ont déjà été émises par le passé et ne font que circuler entre les agents : c'est le marché dit secondaire, qui constitue donc un outil de spéculation (si le mot est parfaitement assumé par bon nombre de professionnels, les plus feutrés préféreront parler de contribution à la liquidité du marché. J'y reviendrai sans doute dans un prochain billet). Or les dernières données de l'INSEE [5] montrent que les émissions nettes d'action cotées (nettes, c'est à dire les émissions desquelles on a déduit les rachats d'action, pratique massive aux Etats Unis et non négligeable en France, ayant pour but d'augmenter le bénéfice par action pour les actionnaires) ont atteint les tréfonds : 6.8 milliards d'euros en 2016 (12.5 en 2014, 10 en 2015), dont 5.1 pour les sociétés non financières.  En comparaison, les dépenses d'investissement en 2016 pour l'économie française s'élevaient à 297 milliards d'euros (276.7 pour les sociétés non financières). On a donc 5.1 milliards à mettre en rapport avec 276.7, soit pauvre petit 1.8% de financement direct des entreprises sur les marchés boursiers. Ces chiffres peuvent être recoupés parfaitement avec une étude récente [6]. Notons par ailleurs que si l'on retranche les versements des dividendes, on obtient un résultat connu : la contribution de la bourse au financement des entreprises est négative. Formulé autrement, les entreprises financent la bourse et non l'inverse.
Par comparaison, notons que les levées de fonds (donc potentiellement hors de la cotation boursière cette fois) effectuées par les Start-Up du numérique en France ont atteint... 3.3 milliards d'euros [7]. 
Patrimoine à 70% financier pour les 1% les plus riches, 90% pour les 0.1% les plus riches, la conclusion à en tirer est rapide : l'argument de favoriser l'investissement dans les entreprises en supprimant l'ISF ne tient pas une seule seconde. Des pastilles rouges Décodex se perdent, une fois n'est pas coutume.

[1] : https://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2017/article/2016/08/20/je-ne-suis-pas-socialiste-la-declaration-de-macron-au-puy-du-fou-agace-la-gauche_4985511_4854003.html

[2] : https://en-marche.fr/articles/discours/meeting-macron-lemans-discours

[3] : https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/07/thomas-piketty-la-suppression-de-l-isf-une-faute-historique_5197673_3232.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter

[4] : https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/02/02/voyage-au-pays-des-premiers-de-cordee_5418182_3224.html

[5] : https://www.insee.fr/fr/statistiques/2894032?sommaire=2894036 pages 129 et 151

[6] : https://www.alternatives-economiques.fr/jour-depassement-de-finance/00087981

[7] : https://www.journaldunet.com/web-tech/start-up/1189344-levees-de-fonds/

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