Introduction 2/3 : comment Macron m'a politisé (la campagne de 2017)

Deuxième partie de l'introduction à ce blog, où il est question d'élection présidentielle de 2017.

On dit souvent qu'en aviation militaire, voler bas permet d'échapper aux radars. Une chose est sûre, appliquée massivement par les médias autour de l'élection (mais ont-ils cessé?), cette tactique a été peu efficace. Pourtant, les efforts étaient conséquents et le raz du sol jamais bien loin. Mais ici nul besoin de radar pour susciter la méfiance : passer la tête par la fenêtre suffisait à voir voler les escadrilles.

La Symphonie

On objectera qu'il s'agit d'une critique commune, grossière et facile : c'est sans doute vrai. On restreindra donc la cible des tirs à ce que j'appellerais les média de surface, voire même, dans un élan de bonté infini, à la surface de ces derniers. Appelons donc ce bijoux de géométrie hypersurface médiatique. De quoi est donc peuplée cette rase campagne? Prenez les chaînes de télé gratuites avec leurs JT et émissions politiques (en sortant tout de même LCP de ce bourbier), ajoutez la section éditoriale et la partie gratuite des journaux de grande audience, les matinales des grandes radios et leurs éditorialistes (en en sortant en partie France Culture) ainsi qu'une touche de presse people et vous commencerez à voir se dessiner le paysage. Si le problème se pose avant tout dans l'hypersurface, c'est précisément que même dans la surface, tout n'est pas entièrement à jeter. Pour prendre le cas du journal Le Monde auquel je suis abonné depuis octobre 2016, il est indéniable que bon nombre d'enquêtes de terrain (non mis à disposition en version gratuite) restent de qualité. Seulement voilà : l'hypersurface est la plus audible, la plus visible, et écrase tout sur son passage. Nul besoin de nommer tous les protagonistes car ils ne sont que trop connus, mais le corpus magique que constitue leurs interventions quotidiennes est mobilisable à tout instant, pour notre plus grand bonheur. En la matière, les archives débordent et ruissellent. 


Macron les émerveille presque tous et ils peinent à masquer leur enthousiasme. Ce même Macron qui pourtant me laisse perplexe. Arnaud Leparmentier, alors directeur éditorial de mon journal payant, était un des premiers solistes de ce quasi-concert. Moi qui étais persuadé que Le Monde était un journal plutôt neutre, l'organe hôte des Décodeurs gardiens de la vérité, mon incompréhension redoublait d'intensité. La naïveté candide fait des ravages et je n'en suis pas bien fier, à tout de même 25 ans, le dépucelage était tardif... Macron « incarne un bloc homogène, celui de la société ouverte contre la société fermée " celui de l’Europe contre le souverainisme, qui correspond plus au clivage actuel de la société que le clivage gauche-droite" [...] » assène Mr Leparmentier le 1er Mars 2017. Me voilà repeint en potentiel adhérent au très select club de la "société fermée", et qui plus est en anti-européen souverainiste. Pourtant, je l'aime bien l'Europe moi! Que me veut ce type? Le thème de la fin du clivage gauche-droite est aussi repris explicitement. Les gros sabots sont très bruyants, la ficelle se fait corde et le pâté d'alouette est au menu. Ce même Arnaud Leparmentier, découvrirai-je plus tard, était déjà un féroce adversaire de la Grèce lors sa tragique traversée de la crise de la zone Euro. Ces Grecs du "Club Med" [2] (sic), humiliés pour sauver les banques d'une crise qui était la leur, ces Grecs à qui la BCE a coupé des accès à la liquidité par pure mesure de rétorsion politique au lendemain des élections législatives remportées par Syriza début 2015, provoquant un krach bancaire dans un pays déjà dévasté [3]. Poussant l'outrage jusqu'au bout, Mr Leparmentier ira même jusqu'à poster un selfie goguenard en compagnie de son célèbre collègue de Libération Jean Quatremer, le jour d'une manifestation de soutien au peuple Grec à Paris en juillet 2015, juste avant la victoire du référendum contre l'austérité du 5. De ce référendum il ne sera à nouveau pas tenu compte, puisque comme le dit le "théorème Junker" formulé 4 jours après la victoire de Syriza aux législatives, « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens» [4]. Sous son selfie hilare sur la Seine était écrit : «Ça va Bastille? Nous on est rive gauche» [5]. Pendant ce temps, même des économistes libéraux américains multi-patentés comme Joseph Stiglitz se frottent les yeux sur cet «euro qui fonctionne selon des bases contraires à la démocratie»[6]. Tout cela n'empêche pas le démocrate Leparmentier d'arborer fièrement en couverture de son compte Twitter une photo avec Angela Merkel [7]. Nom de nom, faut-il donc se méfier aussi de Merkel? Mais que se passe-t-il? À côté, le Yves Calvi cru 2012 (crise grecque en cours) vantant dans C dans l'Air cette monnaie qui permet facilement de «partir en Grèce et payer sa Moussaka» [8] fait figure de petit joueur. Faut-il provoquer politiquement une sortie de l'Euro en France ou dans un autre grand pays? Malgré tant d'abominations, je n'en suis absolument pas convaincu, mais pour des raisons bien différentes de ses thuriféraires médiatiques et gouvernementaux (voilà un bon sujet pour un futur billet).

Grandeur et misère du moment Mélenchon

Me sentant "plutôt de gauche" par intuition (j'avais en tout cas interprété mon vote PS en 2012 comme un vote de gauche), je regardais plutôt "à gauche". Car à droite il y avait Fillon, dont l'indéniable "stature" d'homme d'État n'effaçait pas le fond glaçant des propos, sans parler de la forme. Le côté Catho conservateur, sa proximité avec Sarkozy, ses propositions de suppression d'un nombre infini de fonctionnaires, sa "Blietzkrieg" sociale [1] annoncée devant le patronat : tout cela sentait bien mauvais et l'affaire Pénélope n'a pas arrangé son portrait. À gauche il y avait eu la primaire, dont Hamon était sorti vainqueur en écrasant l'infâme Manuel Valls. Comme dit Mac Lesggy dans sa pub, on était sur une "vraie bonne nouvelle". Mais le PS n'inspirait plus confiance, et Hamon, s'il a certes "frondé", n'avait jamais quitté le navire Hollande-Valls. Ce même Hollande qui avait déclaré dans le livre Un président ne devrait pas dire ça de Gérard Davet et Fabrice Lhomme : «Macron, c'est moi». Merde... pour qui j'avais voté déjà ?
Hamon ne semblait pas de taille, à bord du vaisseau PS à la dérive, à s'opposer à l'envol de Macron. Il ne restait plus qu'à jeter un coup d’œil à... Mélenchon.


Mes a priori sur le personnage étaient pourtant "solides" : il s'agissait d'un "extrémiste". Un homme qui vocifère, un homme qui détruit. Pourtant, durant cette campagne, c'est (presque) avec sérénité que Mélenchon semblait lutter contre l'unanimité hypersurfacique. Le voir remettre en place Apathie, Salamé et consorts relevait fréquemment de l'œuvre d'art. Il y avait de l'esprit, une agilité intellectuelle évidente, mais aussi (et surtout) beaucoup d'arguments, dont il fallait juger. Sur les bons comme sur les mauvais points, il sortait du lot. La haine éditorialiste à son égard ne faisait que renforcer le sentiment que malgré ses travers, cet homme devait forcément toucher juste quelque part et qu'il fallait trouver où. Et puis des amis pour qui j'ai beaucoup d'estime, d'horizons et de villes variées, commencent à partager sur les réseaux sociaux quelques extraits de ses discours. Le ton est parfois très tribun mais il y a du fond, il y a de la matière, et ça change. Presque gêné, je regarde un de ses meetings en vidéo comme je l'avais fait auparavant pour Macron. Un meeting, puis deux, puis trois. Les sujets abordés sont passionnants, je n'en reviens pas mais je reste méfiant. Souvent j'interromps les vidéos et mène des vérifications sur ses dires, en croisant les sources. Il en ressort que le bonhomme ne fabule pas sur tout, très loin de là. Les questions s'amoncellent, des pistes de réflexion se tracent par milliers et les vérifications frénétiques m'emportent. Conférences et colloques de recherche filmés, débats, podcasts, journaux, livres : c'est désormais toutes mes heures de transport quotidiennes qui y passent, voire au delà. La montagne est vertigineuse et ça n'est même pas mon métier, je sens dès le départ que le voyage sera long, sans doute infini. Un jour, Mélenchon assure dans un meeting que la BCE rachète, par création monétaire, des titres aux banques privées pour un montant de 60 milliards d'Euros par mois depuis 2015, voire même 80 à partir de 2016. Est-il complètement fou ? Non, il n'est même pas fou. S'il n'est pas fou alors il faut creuser, sur la monnaie, sur l'économie, sur tout. Est-on "obligés" de faire comme cela, et si "oui", pour quelles raisons? Pendant ce temps dans l'hypersurface, seuls les passages les plus polémiques et/ou insignifiants des discours sont montrés, diabolisés au maximum. De tout le reste il n'est jamais sérieusement question. Toutes mes recherches m'éloignent de Mélenchon et ses prises de paroles, mais c'est désormais certain : bien qu'en désaccord sur certains points, de fond comme de forme, je voterai pour lui. Parallèlement, beaucoup d'anti-macronistes déjà convaincus tirent à boulet rouge et insultent, non pas seulement Macron, son idéologie et ses véritables soutiens conscients mais tous ses électeurs potentiels. Or il était évident que son électorat cible incluait une part extraordinairement grande de personnes sans tropisme pour la politique, qui n'avaient pas le temps ou ne le prenaient pas. Cibler ceux là avec violence était contre-productif et ne faisait que renforcer Macron, une tactique perdante à coup sûr. Après tout, ces gens, j'étais comme eux il y a peu...

La campagne se termine et vient la période des "débats", Mélenchon se démarque toujours plus et grimpe malgré les tirs de barrage éditorialistes. D'après toutes les enquêtes d'opinion, son électorat ressort comme le plus rassembleur en termes de catégories socio professionnelles et le plus équilibré, tendance très rassurante qui s'est vérifiée par la suite. Je ne me fais guère d'illusions quant à la victoire finale du Grand Communiquant, mais il fallait absolument que Mélenchon accède au deuxième tour : éviter un débat tragi-comique Macron-Le Pen était vital.
Puis la sentence tombe : ce sera Macron contre Le Pen. Tristesse infinie. Mais dès l'annonce des scores, c'est aussi Mélenchon et ses acolytes qui s'enfoncent. On n'accepte pas les résultats, on dit qu'il est trop tôt pour crier défaite, Raquel Garrido fait son cirque sur les plateaux, le rendu est assez minable et laisse un goût doublement amer. Le changement d'attitude est complet : Mélenchon l'a mauvaise (on peut le comprendre), très mauvaise même, et redevient imbuvable.
Vient le soir du débat du second tour : il est hors de question de regarder cette farce, et les extraits que j'en verrai le lendemain me donneront mille fois raison. Un boulevard grand ouvert quant à la responsabilité de Macron dans le désormais bien connu scandale Alstom ? Marine Le Pen confondra Alstom avec SFR et se couvrira de ridicule. La critique de l'Euro? Il y a tant à dire sur l'Euro, mais non, l'incompétente s’emmêlera totalement les pinceaux pour le plus grand bonheur de son adversaire qui, il faut le dire, la guidera dans sa chute avec talent.

En attendant la suite

Macron devait être élu et c'est désormais chose faite. De son côté, Mélenchon poursuit sa noyade. Les journalistes en profitent et auraient tort de s'en priver tant l'aubaine est grande. La suite sera tout aussi bancale : de bonnes sorties, d'autres calamiteuses, des polémiques inutiles. Dans l'hémicycle, ses députés se battent vaillamment, certains mieux que d'autres. Puis viendra le naufrage de la perquisition au siège de la France Insoumise fin 2018. Sans doute y avait-il des raisons d'être excédé, mais des lignes rouges ont été franchies ce jour là. Mélenchon, à l'avenir, ne pourra représenter qu'un vote utile contre Macron ou Le Pen, mais guère plus. Je dois néanmoins lui rendre hommage, car sa part de lumière m'a éveillé à la chose politique. Et ça n'est pas rien.

 

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[1] : https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/03/01/macron-la-troisieme-voie_5087367_3232.html

[2] : https://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2015/02/04/le-masque-de-la-tragedie-grecque_4569583_3214.html?

[3] : http://bourse.lefigaro.fr/indices-actions/actu-conseils/la-bourse-d-athenes-secouee-par-la-decision-de-la-bce-4058505

[4] : http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/28/01003-20150128ARTFIG00490-jean-claude-juncker-la-grece-doit-respecter-l-europe.php?redirect_premium

[5] : https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/07/03/la-grece-a-raison-de-refuser-les-diktats-de-la-troika-par-joseph-e-stiglitz_4669570_3232.html

[6] : https://www.lesinrocks.com/2015/07/10/actualite/les-10-pires-citations-au-sujet-de-la-crise-grecque-11760089/

[7] : https://youtu.be/lxJBHFqjT7E

[8] : https://www.acrimed.org/Le-Monde-d-Arnaud-Leparmentier-macronise-la

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