Une chambre en Inde, l’épopée foutraque, politico-poétique d’Ariane Mnouchkine

Dans une chambre où s’entrecroisent rêves, cauchemars et réalité, Ariane Mnouchkine convoque le monde, ses déshérences, ses incongruités, ses violences et ses abominations. Mêlant avec virtuosité et fantaisie les genres et les cultures, Le théâtre du Soleil, sa troupe créée en 1964, elle invite à une balade fantasmagorique, une tragi-comédie intense, totale entre barbarie et burlesque.

Au théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine nous invite à un singulier et burlesque voyage en Inde © Michèle Laurent Au théâtre du Soleil, Ariane Mnouchkine nous invite à un singulier et burlesque voyage en Inde © Michèle Laurent
Le voyage commence bien avant de franchir les portes du Théâtre du Soleil. Des guirlandes électriques aux multiples couleurs habillent la façade, donnant à l’ensemble un air de fête. Puis, ce sont les odeurs des épices de quelques mets venus d’ailleurs qui envahissent nos narines. Les animaux lumineux accrochés aux cimaises du bâtiment, les meubles sculptés dans la plus pure tradition tamoule, font le reste. Paris n’est plus qu’un lointain souvenir. La sonnette retentit, il est temps de prendre place dans la salle refaite à neuf pour l’occasion. Un petit passage par les coulisses, où l’on peut voir les artistes se préparer, se maquiller, et c’est tout un monde qui s’ouvre à nous.

Dans un immense espace où toutes les pièces d’une maison sont réunies, des toilettes, au bureau, en passant bien sûr par la chambre, une dame d’un certain âge, Cornélia (extraordinaire Hélène Cinque), assistante du célèbre metteur en scène Constantin Lear, dort paisiblement sur un immense lit. Véritable double d’Ariane Mnouchkine, elle est réveillée par la sonnerie stridente d’un téléphone d’un autre âge ,en bakélite. C’est Astrid, l’administratrice de la compagnie un brin hystérique qui appelle de Paris. Alors que le prochain spectacle doit être présenté dans les prochaines heures aux autorités locales et aux représentants de l’Institut Français basé en Inde, le directeur a été arrêté par les autorités locales pour exhibitionniste. Maintenant, plus d’échappatoire, l’avenir de la compagnie repose sur les frêles épaules de la peu imaginative Cornelia.

Rapidement, le stress gagne la pauvre femme, prise de spasmes et de problèmes gastriques aiguës. Que faire ? En panne d’inspiration comme toujours, comme le souligne une comédienne envieuse, elle espère bien trouver dans le sommeil, au plus profond de ses rêves, matières à un spectacle innovant qui pourrait sauver de la ruine la singulière entreprise de son mentor, partir à la rencontre des autres cultures et notamment d’un théâtre traditionnel et populaire tamoul qui évoque par une suite de tableaux imagés et colorés les épiques épopées du Mahabharatha et du Ramayana : le Theru Kouthu. Très vite, entre songes et réalités, d’étranges créatures vont venir hanter son esprit, peupler ses rêves.

Bouleversée par les attentats de novembre 2015, incapable de rester en France, Ariane Mnouchkinedécide de s’éloigner, de partir sur les traces d’un voyage entamé, il y a bien longtemps, au cœur de l’Inde. Elle embarque avec elle sa troupe. De cette étonnante initiative, va naître un spectacle fleuve intense et burlesque. Puisant dans l’actualité sombre d’un monde qui ne va décidément pas bien, elle invente un conte désopilant, humain, vibrant où l’on brocarde les méchants, comme lui suggère lors d’un rêve onirique William Shakespeare.

Se moquant de Daesh et des ses combattants gauches, égratignant le gouvernement très machiste d’Arabie Saoudite incapable de donner plus de droits aux femmes, ridiculisant les vieux réflexes patriarcaux et ancestraux, la grande dame du théâtre s’amuse comme une enfant espiègle dressant un portrait caustique d’une époque qui va à sa perte tant au niveau écologique, géopolitique que sociétal, signant une farce épique entre rires et larmes, entre tradition et modernité, un moment de théâtre total envoûtant, qui pèche parfois par excès, par surabondance, mais c’est aussi cela qui fait la singularité la beauté du spectacle vivant, un art nécessaire à défendre coûte que coûte.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier. 

Une chambre en Inde, une création collective du Théâtre du Soleil, dirigée par Ariane Mnouchkine, musique de Jean-Jacques Lemêtre ; en harmonie avec Hélène Cixous, avec la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa Sambandan Thambiran.
Théâtre du Soleil
La cartoucherie
route du Champ-de-Manœuvre
75012 Paris
du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h & le dimanche à 13h30
durée 3h30 avec un entracte de 15 minutes

Le spectacle à été créé le 5 novembre 2016 à la Cartoucherie.

une création collective du Théâtre du Soleil
dirigée par Ariane Mnouchkine
avec la musique de Jean-Jacques Lemêtre
en harmonie avec Hélène Cixous
avec la participation exceptionnelle de Kalaimamani Purisai Kannappa et de Sambandan Thambiran

Avec Hélène Cinque, etc. 

 

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