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Billet de blog 3 avr. 2018

Ithaque, l’odyssée performative de Jatahy

Des corps s’attirent, se repoussent, se déchirent. Des âmes errantes cherchent en vain un but à leur existence en perdition dans des eaux sombres. En s’intéressant à l’épopée homérique, Christiane Jatahy interroge l’altérité homme-femme, prend faits et causes pour les migrants et signe une performance scénique dont les tableaux poétiques n’effacent pas la vacuité textuelle du propos. Étrange !

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Aux Ateliers Berthier, Christiane Jatahy nous invite à Ithaque, sa vision singulière de l’œuvre d’Homère © Elizabeth Caracchio

La metteuse en scène brésilienne affectionne les défis et le prouve une nouvelle fois dans cette adaptation très personnelle de l’œuvre d’Homère. Aimant mêler les genres et sortir le public de sa zone de confort, elle propose avec son Ithaque, une expérience théâtrale singulière, bifrontale, où le spectateur change de point de vue au cours de la pièce. Tout d’abord, ce sont les sons étouffés d’une fête bien avancée que l’on entend résonner au loin. Suivant les consignes de l’équipe du théâtre, on traverse un premier espace scénique plongé dans la pénombre, avant d’atteindre une sorte de salon improvisé, où trois couples s’amusent, parlent, boivent, grignotent.

Il arrive que certains comédiens disparaissent derrière d’immenses rideaux faits de fils blancs pour rejoindre l’autre scène où se sont installés la moitié des spectacteurs. Leurs voix sourdes continuent à se faire entendre, s’entremêlant avec celles de ceux rester à vue. En fonction du côté où l’on se trouve, soit nous assistons aux amours contrariées d’Ulysse et de Circée, soit nous suivons les assauts des prétendants contre Pénélope, la fidèle. Puis, tout s’inverse, nous sommes priés de changer de côté, de traverser les océans pour aller d’une île à l’autre.

Disons le tout net, l’expérience théâtrale que nous propose Christiane Jatahy déroute et déconcerte. Si les personnages ont bien les noms des mythiques héros de l’Iliade et l’Odyssée d’Homère et semblent vivre des histoires similaires, ils n’en ont pas tout à fait l’épique étoffe. Vacant à leur beuverie, parlant dans le vide, tentant de retenir l’autre ou de le charmer, les trois couples se cherchent, s’accouplent et se séparent. D’un côté, les comédiennes sont Circée, les comédiens Ulysse, de l’autre, elles sont toutes Pénélope, de l’autre les prétendants. Puis tout se brouille, les rideaux se lèvent, il est temps que le héros antique regagne Ithaque, son foyer familial.

Soignant avec élégance et précision, les différents tableaux scéniques qui s’enchaînent, Christiane Jatahysigne un spectacle esthétiquement poétique, mais qui a bien du mal à séduire tant le texte semble pauvre et creux. Pourtant malgré l’ennui, l’exaspération qui gagne une partie du public, alors que l’autre semble envoûtée, il se dégage de l’ensemble quelques fulgurances captivantes sur les relations entre hommes et femmes, sur l’enjeu du pouvoir et enfin sur le quotidien des migrants que les flots noirs des eaux méditerranéennes menacent trop souvent d’engloutir.

Loin de l’épopée homérique attendue, l’artiste brésilienne nous convie à une performance scénique plus qu’à une pièce de théâtre. Noyant ses comédiens, tous excellents et engagés, dans les eaux profondes d’une scénographie élégante, elle a bien du mal à faire entendre son propos que l’on aimerait tant défendre. Ne reste de ces deux heures éprouvantes pour les uns, bouleversantes pour les autres, que des impressions, des images. Est-ce suffisant ? À chacun de se faire son opinion.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier. 

Ithaque, Notre Odyssée 1 un spectacle inspiré d’Homère de Christiane Jatahy / artiste associée
Odéon – théâtre de l’Europe
Ateliers Berthier
1, rue André Suares
75017 Paris
jusqu’au 21 avril 2018
du mardi au samedi 20h00 et le dimanche à 15h00
durée estimée 2h00

dramaturgie, scénographie, réalisation de Christiane Jatahy
avec Karim Bel Kacem, Julia Bernat, Cédric Eeckhout, Stella Rabello, Matthieu Sampeur, Isabel Teixeira
collaboration artistique, lumière, scénographie de Thomas Walgrave
collaboration création de la scénographie de Marcelo Lipiani
collaboration artistique d’Henrique Mariano
création son : Alex Fostier
direction de la photographie, cadrage de Paulo Camacho
costumes de Siegrid Petit-Imbert & Géraldine Ingremeau
système vidéo : Julio Parente
assistance à la mise en scène, traduction : Marcus Borja
réalisation du décor : Atelier de construction de l’Odéon-Théâtre de l’Europe et l’équipe de l’Odéon-Théâtre de l’Europe
créé le 16 mars 2018 aux Ateliers Berthier de l’Odéon-Théatre de l’Europe

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