Le pays lointain, voyage onirique et troublant au bout de la vie

Les mots coulent tel un torrent furieux. Ils s’entrechoquent, se répètent, disent la vie, les passions, les absences. Ils révèlent les parts d’ombre, les non-dits. Ils chantent, dansent, virevoltent et s’unissent en un bouleversant cri d’amour. Délicatement ciselé par Clément Hervieu-Léger et sa troupe virtuose, le déchirant et poétique chant du cygne de Lagarce nous touche en plein cœur.

Au théâtre national de Strasbourg, Clément Hervieu-Léger nous invite à un bien poignant voyage au Pays Lointain © Jean Louis Fernandez Au théâtre national de Strasbourg, Clément Hervieu-Léger nous invite à un bien poignant voyage au Pays Lointain © Jean Louis Fernandez
Loin des villes, des campagnes, sur un parking désaffecté où ne subsistent que la carcasse d’une vieille voiture désossée et une cabine téléphonique depuis longtemps oubliée, erre une longiligne et ténébreuse silhouette. C’est celle de Louis. La trentaine abimée, le visage émacié, ce dernier vient, une dernière fois hanté le monde des vivants avant de retrouver ses proches déjà morts, mais si présents. Pour cet ultime tour de piste, il convoque dans ce no man’s land inquiétant sa famille de sang, sa famille de cœur.

Silencieux, l’épatant Loïc Corbery attend immobile l’entrée en scène des dix autres comédiens. Fiévreusement, ils prennent possession de leur personnage, que ce soit la mère (vibrante Nada Strancar), le frère (bouleversant Guillaume Ravoire), la sœur (éblouissante Audrey Bonnet), les amis (étrange Vincent Dissez, fascinante Clémentine Boué), les amants (fantômatique Louis Berthélemy, touchant François Nambot, attachant Daniel San Pedro). Petit à petit, les rôles se distribuent, chacun prend ses marques et raconte ce qui les unit à Louis, leur histoire commune.

Dans cette ronde humaine, hommes, femmes se mêlent, s’entrecroisent et se repoussent. Tous ont eu leur vie bouleversée par Louis, tous l’ont aimé à leur manière et tous lui reprochent son absence, sa difficulté à ouvrir son cœur et à se laisser aimer. Homme solitaire, se nourrissant de rencontres furtives, refusant de s’attacher pour éviter de souffrir, il laisse un chérubin blond, un amant angélique et ingénu percer sa cuirasse. S’offrant au regard des autres, à leurs reproches, à leur déclaration d’amour maladroite, il s’apprête à quitter le monde des vivants auréolé d’une grâce nostalgique, nimbé de compassion sans avoir pu leur dire adieu.

Avec gourmandise, passion et la délicatesse extrême qui caractérise toutes ses créations, Clément Hervieu-Léger s’empare de l’ultime texte autobiographique de Lagarce pour souligner la beauté nostalgique et l’intensité vibrante de ce ballet des ombres flamboyant et humain. Dans cette pièce terminée à peine 15 jours avant sa mort, le dramaturge s’y livre sans fard avec pudeur et élégance. Sans rien cacher de ses troublantes passions, de ses errances d’homme libre et tourmenté, il signe un magnifique chant funeste qui touche au cœur et à l’âme. Privilégiant une mise en scène frontale où les onze comédiens sont omniprésents, le jeune sociétaire de la Comédie-Française s’attache à donner profondeur et puissance à ce mélancolique et long poème. S’appuyant sur une mise en abîme du théâtre, il impose sa marque et offre un bouleversant carcan au chant du cygne de Lagarce.

Qu’ils soient immobiles ou intervenant dans une saynète, les onze artistes prennent admirablement possession de l’espace. Chacun imposant sa patte, son style. Tous sont merveilleux. Notons l’interprétation saisissante et poignante d’Audrey Bonnet en sœur frustrée, l’épatant jeu d’Aymeline Alix en belle-sœur décalée et ingénue, le charme doux et viril de Daniel San Pedro en guerrier au cœur tendre, la lumineuse et spectrale présence de Louis Berthélemy, la mystérieuse aura de Vincent Dissez en ami de longue date et l’épatante fraîcheur de Nada Stancar en mère éperdue d’amour, enfin la prestance de Loïc Corbery, tout en retenue et sobriété, dans le rôle de Louis, le poète maudit.

Prenant à la gorge, ce voyage intense et mélancolique où tout se mélange, la vie, la mort, bouleverse nos consciences, nos perceptions du monde. Au moment des adieux impossibles en ce Pays lointain, la poétique litanie de Lagarce émeut nos âmes. Brillant, déchirant !

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier.

Le pays lointain de Jean-Luc Lagarce
Théâtre national de Strasbourg – Salle Koltès
1 Avenue de la Marseillaise
67000 Strasbourg
jusqu’au 14 octobre 2017
du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h
durée 4h15 dont 20 minutes d’entracte

Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Avec Aymeline Alix, Louis Berthélemy, Audrey Bonnet, Clémence Boué, Loïc Corbery de la Comédie-Française, Vincent Dissez, François Nambot, Guillaume Ravoire, Daniel San Pedro, Nada Strancar, Stanley Weber
Collaboration artistique de Frédérique Plain
Musique de Pascal Sangla
Scénographie d’Aurélie Maestre
Costumes de Caroline de Vivaise
Lumière de Bertrand Couderc
Son de Jean-Luc Ristord

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