Vous n’aurez pas ma haine, les mots térébrants au delà de l’indicible

Comment aborder la perte de l’être aimé, fauché un vendredi soir de novembre par des terroristes fous ? Sans pathos, avec beaucoup de pudeur, de retenue, Raphaël Personnaz s’approprie les mots bouleversants d’Antoine Leiris et insuffle aux lendemains noirs, au quotidien banal, amer, une force vibrante, vitale qui touche au cœur, à l’âme. Un moment de grâce, une ode à la vie !

Au théâtre du Rond-Point, Raphaël Personnaz donne vie au texte vibrant d’Antoine Leiris , Vous n’aurez pas la haine © Giovanni Cittadini Cesi Au théâtre du Rond-Point, Raphaël Personnaz donne vie au texte vibrant d’Antoine Leiris , Vous n’aurez pas la haine © Giovanni Cittadini Cesi
Il y a de ces œuvres, de ces moments de théâtre, qui touchent, bouleversent, résonnent dans nos cœurs de façon bien singulière. C’est le cas de Vous n’aurez pas ma haine. Bien évidemment, le traumatisme des attentats de novembre 2015 est toujours là, présent, la plaie à vif, dans un coin de notre esprit. Comment oublier ce que l’on faisait ce soir-là, ce vendredi. Tout comme Antoine Leiris (époustouflant Raphaël Personnaz), bien au chaud dans notre maisonnée, nous vaquions à quelques occupations familières, coutumières, quand nos téléphones se sont mis à vibrer, sonner de concert, sans interruption. « Où êtes-vous ? Êtes-vous à l’abri ? » Ces mots si étranges, si coutumiers se sont inscrits sur nos écrans éclairés. L’incompréhension, le doute, pourquoi ces questions ? On allume la télé, l’indicible vient de se produire. On tire à la kalachnikov dans les rues de Paris, à quelques encablures de notre nid douillet, devenu en quelques millisecondes un refuge, l’horrifique drame est en marche.

Au-delà de la tragédie barbare de ces crimes commis au nom d’un dieu, d’une idéologie de haine, il y a la perte brutale d’un être cher, aimé, pour d’autres d’un ami, d’une connaissance. Le texte poignant d’Antoine Leiris, véritable lettre d’amour à sa femme morte, le corps transpercé de balles, nous touche, nous saisit, réveille des plaies à peine refermées pour mieux les panser, des douleurs invisibles toujours présentes pour mieux les apaiser. Sa plume concise, précise, poétique, donne à ce quotidien esseulé, si banal, si particulier, empli de l’absence de ce double tant chéri, si vital, une énergie transcendante qui défie la haine, la colère. Puissant dans le regard doux, les gestes tendres de son fils Melvil, à peine âgé de 17 mois, il trouve la force viscérale de vivre au-delà du deuil, de la perte de cette Lune – surnom qu’il donne à sa femme en raison de son prénom Luna-Hélène – qui n’éclairera plus son visage, qui ne se lèvera plus pour donner aux jours leurs couleurs flamboyantes, éblouissantes.

Pardonner, non bien-sûr. C’est impossible. Il est beaucoup trop tôt. Mais refuser d’alimenter cette haine qui sert de sels, de justifications à ces crimes grossiers, inhumains, de ces « âmes mortes qui vendredi soir ont volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils », de céder « à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes », Antoine Leiris l’a décidé, acté par une message bouleversant publié sur les réseaux sociaux, quelques jours après le drame, qui s’affiche sur les murs et sert d’introduction à ce seul-en-scène troublant, déchirant.

Passant de chaises en chaises, ramassant les cocottes en papier qui jonchent le sol, s’éclipsant derrière un rideau de tulle transparent pour rejoindre la pianiste (exquise Donia Berriri, en alternance avec Lucrèce Sassella), qui égrène subtilement, frugalement les notes qui entrent en résonnance avec le texte, Raphaël Personnaz investit la scène. Sans fioriture, avec une infinie délicatesse, il est Antoine Leiris, père attentionné d’un enfant orphelin, homme dévoré par le chagrin, survivant d’une tragédie dont il n’est qu’un dommage collatéral, être humain dont la vie reprend imperceptiblement son cours, plus forte, plus vivace. Alors les larmes tombent… On est ce lendemain groggy, anéanti. On revit ces jours noirs, sombres, où la peur tente par tous les moyens de s’insinuer dans nos pensées ténébreuses, où les noms s’affichent, la liste s’allonge. L’air manque, le besoin de respirer l’air froid, glacé, de Paris se fait de plus en plus sentir.

Exsangue, à terre, on se relève. Conquis par la présence solaire de Raphaël Personnaz, la sobre mise en scène de Benjamin Guillard, qui donne magnifiquement à entendre les mots d’Antoine Leiris, on se redresse, on acquiesce… Non, « nous ne sacrifierons pas notre liberté pour la sécurité. » Non, « vous n’aurez pas notre haine. »

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier.

Vous n’aurez pas ma haine d’après le récit d’Antoine Leiris
Théâtre du Rond-Point – Salle Jean Tardieu
2bis, avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
jusqu’au 10 décembre 2017
du mardi au dimanche à 18h30 – relâche : les lundis, les 19 novembre 2017
durée : 1h20

mise en scène de Benjamin Guillard assisté d’Héloïse Godet
avec Raphaël Personnaz
Composition musicale d’Antoine Sahler
Au Piano, Lucrèce Sassella en alternance avec Donia Berriri
Scénographie de Jean Haas
Lumière de Jean-Pascal Pracht
Vidéo d’Olivier Bémer

 

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