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Billet de blog 8 juil. 2017

Jaz, le chant cru et désincarné d’une femme bafouée

Une voix s’élève contre la monstruosité du monde. Elle éructe des mots brutaux, âpres, libère la parole d’une femme depuis longtemps tue et réveille un corps endormi, sali. Porté par la lumineuse Ludmilla Labo, le texte froid, cru, sans concession de Koffi Kwahulé dénonce avec force et férocité l’acte barbare qu’est le viol. Un poème jazzy trash, un blues salvateur, une tragédie contemporaine.

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A la chapelle du verbe incarné, Jaz envoûte et frappe en plein cœur © Clara Pauthier

Fond noir, lumière rouge, la scène prend vie au son des notes très blues égrenées par un orchestre live. Dans la pénombre, une silhouette féminine se faufile, gracile. Le bas de son corps se balance au gré du rythme imposé par la musique. Des cintres, un micro de crooner descend lentement. De sa main agile, la femme (lumineuse Ludmilla Labo) l’empoigne. De sa voix de velours, chaude, légèrement fêlée, elle livre l’histoire de son amie Jaz. Féminine, suave, sensuelle, elle nous envoûte, nous plonge dans la vie de celle qui ‘est plus tout à fait là, qui est absente du monde qui l’entoure.

D’un coup, sa démarche chaloupée se fige. Le son s’arrête. Sa voix devient dure, distanciée. Elle raconte Jaz, cette fille lumière, cette enfant bénie des dieux aux courbes généreuses, au visage d’ange dont le regard, un jour, s’est voilé. Puis, les envolées lyriques et jazz du saxo reprennent de plus belles. Presque festive, la musique devient caressante. Puisant dans l’essence du blues, refusant de tomber dans le pathos afin de célébrer la vie, Ludmilla Labo nous plonge de sa voix chantante dans l’indicible, dans l’enfer. Les mots s’emballent, deviennent violents. Ils frappent, martèlent l’horrible réalité, la lubricité de l’homme, sa dépravation honteuse. Au diapason, le corps est pris de soubresaut. Les mouvements deviennent frénétiques. Ils marquent sur nos rétines des images insoutenables de l’acte criminel.

De son écriture ciselée, rêche, Koffi Kwahulé signe un texte brut, sans fioriture, ni superflu. S’affranchissant de toutes bienséances, il décrit sans concession le viol et ses conséquences. Il nous abreuve d’un récit âpre qui prend à la gorge. Il alerte nos consciences, nous force à ouvrir les yeux. L’effet est d’autant plus saisissant, prenant que la mise en scène d’Alexandre Zeff vient souligner cette tension, cette violence. Jouant sur les éclairages crus, il donne corps à ce chant désincarné, tragique de l’innocence bafouée, de la beauté abîmée.

S’il est difficile de rentrer dans cette pièce dure, dans ce cri introspectif, salvateur, la voix, la présence scénique de l’éblouissante Ludmilla Labo finissent par nous ensorceler, nous attraper. Bouleversante, fascinante, offrant son corps à la barbarie, elle nous touche dans nos chairs. Accompagnée de quatre musiciens live – Gilles Normand, Franck Perolle, Louis Jeffroy et Arthur Des Ligneris – , elle nous amène au cœur du drame dénonçant haut et fort la violence faite aux femmes dans nos sociétés dites civilisées. Un brûlot troublant !

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier.

Jaz de Koffi Kwahulé
Festival d’Avignon le OFF
Chapelle du verbe incarné
21G, rue des lices
84000 Avignon
Jusqu’ au 30 juillet 2017
Tous les jours à 19H – 
relâches les 13, 20, 27 juillet
Durée 1h05

Reprise au Théâtre de la Cité internationale

Du 8 au 20 octobre 2018

Les lundis, mardis et vendredi à 20h00, les jeudis et les samedis à 19h00

Mise en scène d’Alexandre Zeff assisté de Maya Outmizguine
Avec Ludmilla Dabo, Gilles Normand, Franck Perrolle, Louis Jeffroy, Arthur Des Ligneris Scénographie et lumières : Benjamin Gabrié
Son de Antoine Cadou
Maquillage de Léna Rogoff
Costumes de Claudia Dimier

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