Fille du Paradis, confession bouleversante d’une putain sacrifiée

C’est le récit d’une vie, la confession d’une enfant blessée, un manifeste brutal, lucide, sans concession. C’est une parole crue, poignante d’un cœur qui a la rage, d’un corps en souffrance. C’est une charge déchirante sur les violences subies, ressenties par cette putain terriblement humaine. C’est un texte puissant, terrifiant, poétique et dévastateur qui pénètre l’âme. Saisissant !

Fille du Paradis est un solo douloureux et magnifique porté par la lunaire Véronique Sacri © Louis Athénas Fille du Paradis est un solo douloureux et magnifique porté par la lunaire Véronique Sacri © Louis Athénas
Ici, pas de décor. Tout est sombre. Dans un coin, sur une chaise est assise une jeune femme chic, élégante, vêtue de noir – bouleversante Véronique Sacri. Seul son visage impassible se détache. Elle se lève, s’anime. Le regard scrute et interroge la salle. Un sourire illumine son aimable frimousse. D’une voix douce, mélodieuse, elle murmure. Elle harangue le public. Elle se présente.

Elle, c’est Cynthia. Fille de la campagne canadienne, née à la frontière du Maine, elle est élevée par une mère absente et un père aimant mais confit de religion. De sa scolarité chez les bonnes sœurs, elle gardera l’envie d’être unique, d’être à part. Etouffant dans ce monde clos, elle fuit dans l’anonymat de la grande ville. Brillante étudiante de lettres, elle se sent incomplète. Un vide lui colle à la peau. Elle ressent en son corps l’absence de cette sœur morte avant sa naissance, avant d’avoir vécu.

Attirée par les paillettes et la luxure, par un monde inconnu, celui de l’argent facile, celui de la perdition, elle devient Putain. Pas par nécessité, mais par envie. Continuant cette étrange et bouleversante confession sur le ton de la confidence, peu à peu, la salle plonge dans l’obscurité. Le noir se fait. Un son, violent, assourdissant, rock, déchire le silence. Le corps de Véronique Sacri s’agite de spasmes. Sa voix se fait haute, puissante. Son débit s’accélère. Sa parole devient violence, désespérance. Sa colère devient son moteur, sa force et nous emporte dans son sillage. Femme humaine, femme sacrifiée sur l’autel du plaisir masculin, du pouvoir des hommes, des offenses faites au corps objet.

Tel un uppercut, les mots nous sonnent brutalement, férocement. C’est un cri terrible et poignant. C’est une plainte effroyable. Un appel au secours, malheureusement étouffé. Nelly Arcan, l’auteur de ce singulier texte, s’est suicidée à l’âge de 36 ans.

Avec force et simplicité, Véronique Sacri s’approprie ce texte cru et brut et le fait sien. Elle vibre avec les mots, Elle est Cynthia. Elle est Nelly. Elle est la Putain. Elle est cette femme à la lucidité effrayante. Elle rayonne, sublime sur ce champ de ruines, cette vie dévastée, terriblement humaine. Son interprétation d’une justesse impressionnante est magnifiquement soulignée par la sobre mise en scène d’Ahmed Madani.

Longtemps le rideau s’est baissé sur ce destin tragique, que les mots résonnent toujours dans nos âmes et font vibrer nos cœurs… Bouleversant !…

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier. 

Fille du paradis de Nelly Arcan. Théâtre de Belleville. Du 14 au 18 décembre 2016.

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