Andréa Bescond aux commandes de Quelque chose

Après le succès amplement mérité Des Chatouilles, Andréa Bescond quitte, un temps, les feux de la rampe pour les coulisses. Touchée par le texte de Capucine Maillard sur l’inceste, l’énergique comédienne se lance dans sa première expérience de metteuse en scène. Débordante d’énergie, passionnée, elle imprime à la pièce sa patte, mélange fascinant d’humour, de poésie et de réalité crue. Rencontre.

Andréa Bescond met en scène pour la première fois une pièce écrite par Capucine Maillard © Emilie Deville Andréa Bescond met en scène pour la première fois une pièce écrite par Capucine Maillard © Emilie Deville
Comment as tu découvert le texte de Quelque Chose, la pièce de Capucine Maillard jouée jusqu'au 25 mars au Ciné XIII théâtre ? 

Andréa Bescond : J’ai tout d’abord rencontré l’auteure, Capucine Maillard. Quand je jouais l’année dernière Les Chatouilles au théâtre du Petit-Montparnasse, elle est venue m’interviewer pour le compte d’une radio métal rock. C’était un samedi soir, mon régisseur Bastien était présent. L’ambiance était bonne, détendue. Une fois l’entretien enregistré, nous avons bu quelques bières en parlant de tout et de rien. Au moment de nous quitter, elle m’explique timidement qu’elle est en train d’écrire une pièce sur l’inceste avec quatre rôles féminins et un masculin. Dans la foulée, elle me propose de venir voir la première représentation quelques mois plus tard, à la rentrée théâtrale de 2016. Sur le principe, je n’ai rien contre. Je note sur mon téléphone la date, en ne garantissant pas que je serai libre à ce moment-là. C’était tellement loin. Les mois défilent. Septembre arrive, j’étais un peu retrait, j’avais décidé de prendre un peu de recul, de temps pour moi d’autant qu’avec Eric Métayer, on devait avancer sur le film qui s’inspire Des Chatouilles. L’alerte de mon téléphone me rappelle le rendez-vous pris. J’amène Bastien avec moi pour découvrir le travail de Capucine. A la sortie, je suis enthousiaste, mais partagée. Le texte m’a touché, il a beaucoup de potentiel, mais il n’y a pas de mise en scène, aucun habillage.

Comment es-tu devenu la metteure en scène du spectacle ? 

Andréa Bescond : Avec Capucine, on avait convenu de se rappeler pour en parler. Trois semaines s’écoulent avant que l’on puisse se joindre. Dès que j’ai décroché mon téléphone, toute la pièce m’est revenue en mémoire Ce n’était pas anodin ! Cela signifiait que la pièce avait un écho en moi, qu’elle m’avait touchée. En quelques mots, je lui donne mon ressenti : une pièce intéressante, une très bonne base de travail avec un véritable propos, des personnages bien dessinés, de bons comédiens, mais l’ensemble reste un peu brouillon. A ce moment, je ne pensais pas encore m’investir dans le projet. Très vite, elle m’explique que les programmateurs du Théâtre Ciné XIII lui ont fait un retour similaire, mais qu’ils sont prêts à tenter une exploitation dans les prochains mois s’il y a un gros travail de réécriture. Du coup, elle en profite pour me demander si cela m’intéressait. Sur le coup, j’ai dit non. C’était impossible pour moi. Entre mes enfants, Les Chatouilles qui tournait en province, la préparation du film, et la pièce que nous allons jouer avec Eric Métayer à Théâtre de l’Œuvre en septembre 2017, je ne voyais pas comment caser cela en plus dans mon emploi du temps d’autant qu’il n’y avait a aucun budget de production, pas de théâtre disponible pour répéter, etc. Sur le coup, on en reste là. Je trouve cela dommage, d’autant que j’ai déjà une idée, une vision de ce que l’on pourrait faire de la pièce. Par ailleurs, la symbolique est jolie, Quelque chose est un peu la petite sœur théâtrale Des Chatouilles et surtout, j’ai depuis longtemps l’envie de faire mes armes dans la mise en scène et je sentais que j’avais une vision de ce que je pourrais faire avec le texte de Capucine. Après quelques jours de réflexion, je rappelle Capucine pour lui dire que je veux bien travailler avec elle, engager mon nom sur ce beau projet si elle accepte de réécrire le texte sur mes demandes pour lui insuffler  plus d’onirisme et d’humour et si toute l’équipe peut être disponibles aux dates auxquelles je pouvais me libérer. Tout le monde a dit oui.

Comment s'est passé la collaboration ? 

Andréa Bescond : Tout s’est très bien passé. Capucine est d’une grande écoute. On a travaillé le texte de concert, avec la passion du métier, avec ce même feu, qui nous anime toutes deux, pour lui donner la forme qu’il a aujourd’hui. En prenant rapidement en compte les contraintes budgétaires, on a eu zéro moyen, j’ai décidé dès le départ de me débarrasser du décor, de ne garder du bar originel que les fûts de bières. Je me suis beaucoup inspirée du travail d’Eric Métayer sur nos différentes collaborations. C’est le génie du rien, il arrive sans aucun accessoire à nous embarquer dans des lieux différents en faisant travailler notre imagination. J’ai fait de même. Il fallait que par les gestes, les mouvements, les ambiances sonores et les lumières, le spectateur puisse se projeter là où je voulais les emmener. En parallèle, nous avons lancé un financement participatif Ulule et reçu l’aide de nombreux contributeurs, la magie humaine ! Nous avons pu imprimer de belles affiches, mettre en place un peu de promo, engager un chargé de diffusion et refaire une créa son et lumière. Du coup, j’ai fait appel à la même équipe technique que pour Les ChatouillesJean-Yves de Saint-Fuscien pour les lumières et Vincent Lustaud pour les créations sonores. Ils sont comme mes frères, ils ont dit oui tout de suite. Par contre, pour l’instant, nous n’avons d’autres moyens de rémunération que celle du cœur pour les artistes. C’est une expérience humaine qui, au fond nous rend bien plus riches. Grâce à tout cela, à ce rien, on a pu avec Capucine se libérer de nombreuses contraintes pour être les plus créatives possible.

En traitant à nouveau de l'inceste n'as tu pas peur de t'enfermer dans un rôle, un sujet ?

Andréa Bescond : Je t’avoue que je n’y ai pas pensé, car cela ne m’intéresse pas. Quand le projet s’est présenté, j’étais à un stade de ma vie où j’assumais enfin que l’histoire d’Odette était la mienne. Je n’ai pas hésité, car c’était une suite logique à ce que je vivais. Cela s’inscrivait dans le combat que je mène pour rallonger les délais de prescription pour les crimes sexuels sur mineur. Par ailleurs, la tendresse que j’ai éprouvée pour Capucine, ainsi que pour les autres membres de l’équipe, m’a confortée dans le fait que je voulais m’investir dans ce projet. La poésie de la rencontre l’a emportée sur toutes autres réflexions. Et puis, si la thématique est la même, ce n’est pas mon histoire, c’est celle des quatre femmes imaginées par Capucine. Je suis partie de son point de vue, de la base de son récit pour développer leur psychologie, leur univers, leur caractère. Jamais je n’ai essayé de ramener à mon propre vécu. C’est différent. Là, je ne suis pas l’auteure, mais la metteure en scène, la directrice d’acteurs. J’accompagne les personnages de Quelque chose vers la porte d’accès potentielle à la résilience. Elles commencent à peine le travail d’acceptation de ce qu’elles ont vécu. Et surtout, c’est une histoire d’amitié, de fraternité. Loin des clichés, d’un certain misérabilisme, la pièce est drôle, tendre. C’est un moment de théâtre frais, duquel je l’espère le public ressortira heureux. C’est primordial pour moi, cette notion d’espoir et que la vie c’est tout de suite, maintenant ! En tout cas, c’est une belle aventure. Je suis en phase avec ce spectacle et je suis très fière de cette équipe d’artistes qui a accepté de se jeter à corps perdu dans mon univers. 

 La pièce parle aussi du délais de préscription et de l'importance de porter plainte. Ce combat, tu le mènes depuis longtemps que peux-tu nous en dire ? 

Andréa Bescond : En effet, grâce à la médiatisation et au succès public Des Chatouilles, j’ai pu contribuer à libérer la parole sur ce sujet et je me bats, aux côtés de personnalités politiques comme Chantal JouannoMichelle Meunier ou Laurence Rossignol et des associations comme « Stop aux Violences Sexuelles » pour que soient rallongés de dix ans les délais de prescriptions sur les crimes sexuels pour les mineurs. Pour l’instant, notre voix n’a pas été entendue puisqu’ils ont voté une augmentation du délai pour les crimes commis sur des personnes majeures, mais pas sur les personnes mineures. C’est tellement aberrant. C’est une défaite, je ne baisserai pas les armes pour autant, car comme le dit un des personnages de Quelque chose, l’important n’est pas tant la condamnation, ou le résultat judiciaire, mais bien de libérer la parole de ceux qui sont abusés, de faire en sorte qu’ils soient reconnus comme victimes, de leur montrer qu’ils n’ont pas à avoir honte de ce qu’ils ont subi, de ce qu’ils sont. Il faut en finir avec le silence qui ronge, il faut arrêter de se taire pour reconnaître enfin son statut de victime. C’est ainsi qu’on arrive à vivre en acceptant ce que l’on est sans pour autant être dans le plaintif. Une pièce comme celle qu’à écrite Capucine Maillard est une aide précieuse pour ces femmes et ces hommes victimes dans leur enfance. Elle leur permet de se libérer des chaînes de cette honte qu’ils n’ont pas à ressentir. Ce n’est pas eux les fautifs. En tant qu’artiste que je suis avant tout, la pièce que j’ai écrite, Les Chatouilles, a été salvatrice, elle m’a permis de retirer cette solitude que j’avais en moins profondément ancrée. Mon témoignage m’a permis de rencontrer d’autres victimes de pédophilie. Au fil du temps, je me suis créée une nouvelle famille avec des personnes ayant subi les mêmes violences, ressentant les mêmes douleurs et avec cette volonté de transformer tout cela en quelque chose de beau pour permettre une meilleure prévention contre ces crimes, une meilleure prise en charge des victimes. Anne-Lucie Domange-Viscardi qui nous accompagne sur le spectacle fait partie de cette famille. Elle a créé un blog autour des témoignages de victimes qui s’appelle « La génération qui parle » et c’est elle qui centralise les photos où connus et anonymes posent avec une pancarte sur laquelle est écrite la mention : « Violences sexuelles = 1 enfant sur 5 stop prescription * » suite à mon initiative.

 C'est une volonté que la première de la pièce soit le 8 mars ? 

Andréa Bescond : Oui et non. En fait, je n’étais pas disponible, le jour où théoriquement la première devait être donnée. Du coup, j’ai trouvé que c’était intéressant de le faire le 8 mars, journée internationale pour le droit des femmes. J’aimais ce symbole. Mais, je ne suis pas féministe dans le sens péjoratif du terme tel qu’il est véhiculé dans les médias. Souvent, on ne retient de ces femmes qui se battent pour leur droit que leur côté chieuse ! Ça me tue ! Par contre je le suis dans le sens où je réclame l’égalité pour tous, que ce soit en termes de droit ou de salaire. Et je suis en colère de voir l’image de la femme dégradée dans le monde de la pub, de la mode et de la musique bien souvent aussi… Je vois rouge quand j’entends ce député européen polonais qui proclame en plein cœur du parlement à Bruxelles que la femme est plus faible, moins intelligente et que c’est normal qu’elle soit nettement moins payée qu’un homme ! C’est délirant d’entre encore ce genre de propos misogyne en 2017. Toutefois, il est important de rappeler que l’inceste, la pédophilie concerne aussi les jeunes garçons. Le fait qu’il y ait un homme, un bon, un bienveillant dans la pièce n’est pas anodin. Il est d’une tendresse infinie, il est aimé des femmes. On ne peut pas condamner tout un sexe pour l’atrocité de certains d’eux commettent. C’est aussi important de dire aux hommes qu’on les aime.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier

Quelque chose de Capucine Maillard, mise en scène d'Andréa Bescond. Ciné XIII Théâtre, jusqu'au 25 mars 2017. 

*Enquête du « Conseil de l’Europe »

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