Pour l’amour de Simone, de Beauvoir en son boudoir

Les mots sont passionnés, mielleux. Les images suaves, poétiques. En nous invitant dans l’alcôve d’une des plus emblématiques figures du féminisme, Anne-Marie Philipe met délicatement à nu la midinette qui se cache derrière le visage anguleux de Simone de Beauvoir. S’appropriant les textes de l’écrivaine et de ses amants, elle signe une pièce pleine de tendresse, le portrait d’une femme libre.

Au Lucernaire, Anne-Marie Philipe nous invite dans l’alcôve de Simone de Beauvoir © Michel Slomka Au Lucernaire, Anne-Marie Philipe nous invite dans l’alcôve de Simone de Beauvoir © Michel Slomka
Alors que la salle est plongée dans la pénombre, une voix, tout droit sortie d’outre-tombe rappelle à quel point « être femme, n’est pas une donnée naturelle ». Sèche, rugueuse, péremptoire, elle est reconnaissable entre mille, c’est celle Simone de Beauvoir. Femme de lettres, féministe philosophe, double intellectuel de Sartre, elle n’a cessé dans ses écrits, dans ses prises de paroles de lutter pour le droit des femmes. Après cette entrée en matière qui rappelle qui était le personnage public trop souvent réduit au statut de « femme de », c’est un autre visage que l’on découvre, celui de l’amoureuse, de la passionnée, de la femme de chair.

Trois comédiennes vont se glisser dans la peau du Castor, comme l’appelait affectueusement Sartre. Chacune révélant la nature sexuée, aimante de Simone de Beauvoir, au travers de trois de ses aventures amoureuses. Loin de la rigidité qu’on lui connaît, on entrevoit à travers les lettres qu’elle a écrites aux hommes de sa vie, un être incandescent, bouillonnant, une charmante et doucereuse midinette. Compagne inséparable de Sartre, elle n’en est pas moins libre. C’est en tout cas le contrat d’union et d’amour que les deux intellectuels ont passé. Être ensemble, c’est avoir le droit d’aller voir ailleurs, selon la théorie « des amours contingentes » que le couple définit comme base à leur vie commune. Aucun des deux ne se privera de cette singulière possibilité, quitte à en voir les limites à leur dépens.

Pour plonger dans l’intimité de l’auteure du Deuxième sexe, il suffit de suivre le guide, en l’occurrence Anne-Marie Philipe. Cheveux blonds courts, la comédienne est le fil rouge de cette pièce. Elle en est le pivot, le centre, le chef d’orchestre. De sa voix douce, légère, elle conte les affres, les tourments, les passions d’un être de chair et de sang. De Jacques-Laurent Bost, jeune étudiant, à Nelson Algren son galant américain, en passant bien évidemment par l’incontournable Jean-Paul Sartre, elle dévoile un corps vibrant, un cœur brûlant, une âme de grisette.

Derrière les lettres enfiévrées, parfois ampoulées, les mots doux, les phrases tendres qu’échangent les amants, on aperçoit un bien sinueux chemin tracé dans la carte de Tendre. Bien sûr, on retrouve la plume ciselée, pleine d’esprit de Simone de Beauvoir dans cette correspondance privée, mais bien plus que cela, on y découvre un être d’émotion et de tendresse, un cœur qui bat, une âme blessée. Si l’on se laisse charmer par cette femme incandescente, on ne peut que regretter de n’y voir que la midinette derrière l’intellectuelle.

Porté par une mise en scène sobre, légère, ce huis-clos sentimental entre Simone et ses amants s’amuse des inverses, des négatifs. En effet, ce sont trois femmes (épatante Anne-Marie Philipe, pétillante Camille Lockart et éblouissante Aurélie Noblesse) qui incarnent Simone à des moments différents de sa vie, et un seul homme (sensible Alexandre Laval), ses trois galants. Ce parti-pris ingénieux rend hommage à la femme, à sa multiplicité, à sa complexité. Tout au long du spectacle, on se laisse séduire par ces personnages si similaires et pourtant si différents, par la fraîcheur des comédiens et leur gourmandise à jouer. Mais, c’est surtout la présence lumineuse d’Aurélie Noblesse et son interprétation vibrante qui font de cette charmante pièce, une friandise à ne pas rater.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier. 

Pour l’amour de Simone, spectacle inspiré des textes de Simone de Beauvoir et de ses amants
Théâtre du Lucernaire
53 Rue Notre Dame des Champs
75006 Paris
jusqu’au 15 octobre 2017
du mardi au samedi 18h30 et le dimanche à 15h
durée 1h10 environ

mise en scène et scénographie d’Anne-Marie Philipe
bande-son de Clément Garcin
lumières de Fouad Souaker
avec Anne-Marie Philipe, Camille Lockart, Aurélie Noblesse, Alexandre Laval

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