Ctrl-X, au cœur de l’ultra moderne solitude

Submergée par les intrusions numériques constantes d’un monde ultra connecté, une jeune femme, instable émotionnellement, s’enferme dans un univers froid où sa vie se dématérialise inexorablement. Souligné par l’ingénieuse mise en scène de Cyril Teste et le jeu habité de Laureline Le Bris-Cep, le texte poétique, clinique, de Pauline Peyrade prend tout son sens dans la virtualité de notre société.

Au Monfort Théâtre, Cyril Teste et Pauline Peyrade mettent le virtuel en boîte dans Ctrl-X © Samuel Rubio Au Monfort Théâtre, Cyril Teste et Pauline Peyrade mettent le virtuel en boîte dans Ctrl-X © Samuel Rubio
Dans une chambre impersonnelle située dans une tour du quartier de Beaugrenelle, une jeune femme déambule sans but entre deux gorgées de vin. Elle regarde les lumières de la ville, les bâtiments aux immenses baies vitrées qui entourent son sommaire cocon. Silhouette longiligne, visage fermé, sombre, Ida (éblouissante Laureline Le Bris-Cep) semble perdue dans ses pensées, immergée dans un monde connecté qui l’enveloppe, lui laissant aucun répit.

Les yeux rivés sur son ordinateur portable, elle se laisse happer, envahir par les vidéos, les textes qui défilent, à peine interrompus par les mails, les sms qui s’affichent sur les baies vitrées transformées en écran géant. Esseulée, elle se perd dans une solitude qui la coupe imperceptiblement des rapports humains réels.

Inquiète de cet état de lassitude qui semble ne plus quitter la charmante Ida, sa sœur (impeccable Agathe Hazard-Raboud) ne cesse de la harceler au téléphone, à l’interphone, pour envahir son espace, afin de voir comme elle va. Charmé, un jeune homme (étonnant Adrien Guiraud) tente une approche invasive et virtuelle pour la revoir. Aucun de ces deux êtres ne la sortira de son mal-être, de sa torpeur, de cet état d’âme mortifère qui l’engloutit un peu plus à chaque instant.

S’emparant d’un des maux qui vampirisent nos sociétés contemporaines, Pauline Peyrade esquisse le portrait d’une égérie mélancolique, d’une figure symbolique du monde moderne sûr-connecté. Si la parole est rare, les sautes d’humeur, les expressions changeantes de son visage, dépeignent parfaitement cette vie qui se perd dans l’immatériel. Laissant planer le doute sur les raisons qui poussent la belle Ida a se réfugier dans la virtualité – perte du grand amour, décès de l’être aimé, bipolarité, etc. – , l’écriture concise, ciselée de la dramaturge, la mise en scène habile de Cyril Teste et la scénographie de son collectif MxM, utilisant avec virtuosité toutes les possibilités qu’offre le mutlimédia, nous attrapent, nous saisissent, nous plongent dans l’esprit torturé, affecté de la jeune femme, victime de cet environnement hyper-connecté sans prise avec le réel. Tout comme elle, on se sent cet enfermement digital qui grandit et étouffe.

L’effet est d’autant plus prégnant que Laureline Le Bris-Cep se glisse magistralement dans la peau de cette âme perdue. Elle lui donne nuance et tonalité, passant de la femme fatale, charmeuse, à l’enfant blessé, à la jeune amoureuse traumatisée par un drame qui l’a laissée exsangue. Apparition fantomatique dans le Festen de Cyril Teste, Mouette évaporée, vibrante, dans Non, c’est pas ça ! du collectif le Grand cerf bleu, la jeune comédienne se fait, par touches discrètes mais marquantes, un nom.

Avec une acuité rare, Cyril Teste et Pauline Peyrades’interrogent sur les errances d’une société qui ne sait plus communiquer normalement et signent avec Ctrl-Xun conte moderne fascinant à voir sans tarder.

Olivier Frégaville-Gratian d'Amore pour l'Œil d'Olivier

Ctrl-X de Pauline Peyrade
Monfort théâtre – Cabane
106 Rue Brancion
75015 Paris
Jusqu’au 20 janvier 2018
du mercredi au samedi à 19h30
Durée 50 min

mise en scène de Cyril Teste assisté de Marion Pellissier
avec Adrien Guiraud, Agathe Hazard-Raboud, Laureline Le Bris-Cep
scénographie du Collectif MxM
création lumière de Mehdi Toutain-Lopez
Régie lumière et régie générale : Laurent Bénard
création vidéo de Patrick Laffont et Nicolas Doremus
musique originale de Nihil Bordures
construction décor : Artom Atelier
interprétation en live Nihil Bordures ou Jérôme Castel

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