Julien Benhamou, photographe du mouvement

Brun, cheveux courts, physique sec, longiligne, regard qui frise, Julien Benhamou est l’œil des ballets de l’Opéra de Paris. Fort de son expérience, de son rapport privilégié avec ces artistes, il vient de publier aux Éditions Incarnatio, un livre, La poésie du mouvement, regroupant photographies déjà parues et œuvres inédites.

Léonore Baulac © Julien Benhamou Léonore Baulac © Julien Benhamou
Un matin d’automne, un brin frisquet, Julien benhamou, la trentaine rayonnante, a accepté de nous recevoir le temps d’un café dans l’atelier qu’il partage avec un groupe d’amis. Convivial, charmeur, l’homme est toujours entre deux projets. Depuis un peu plus de cinq ans, il est devenu le photographe officiel du Ballet de l’Opéra de Paris, et il continue en parallèle à approfondir, développer son processus créatif, à travailler son art pour réaliser des compositions uniques, de véritables tableaux oniriques. Muscles tendus, chairs à nu, il fait vibrer les corps, et touche, par le grain de ses œuvres la sensibilité de chacun. De Marie-Agnès Gilot à Marie-Claude Pietragalla, en passant par François Alu, un de ses sujets fétiches, Julien Derouault, Vincent Chaillet et Valentin Chargy, il transcende les gestes, les postures. Rencontre avec l’homme qui se cache derrière l’objectif.

Autoportrait © Julien Benhamou Autoportrait © Julien Benhamou

Comment la photographie est-elle entrée dans votre vie ?

Julien Benhamou : C’est tout d’abord une passion d’enfant. On m’a offert mon premier appareil, quand j’avais douze ans. Il était entièrement manuel, rien à voir avec les machines hypersophistiquées d’aujourd’hui. Pour l’apprivoiser, j’ai dû me plonger dans la notice d’utilisation. C’était captivant. Étant à l’époque, un garçon timide, cet outil m’a permis de communiquer avec les autres. C’est devenu un moyen pour moi d’échanger et d’intégrer notamment le groupe des « cools » de l’école, ceux qui faisaient du théâtre. C’est par ce biais, que j’ai commencé aussi à m’intéresser à l’art vivant, à essayer de capturer des instants de jeu, des moments de vie. Je pouvais générer des images, me lier  plus facilement avec des gens, et ainsi découvrir d’autres univers. Au-delà du simple plaisir de m’essayer à  cet art, cela m’a permis de créer une complicité avec mes camarades de classe, avec le monde extérieur. Aujourd’hui encore, je m’aperçois que je peux être audacieux dans mes démarches artistiques, aborder plus facilement les artistes pour leur proposer de poser pour moi,  car il y a ce puissant médium qu’est la photographie. Quelque part, ça donne une certaine légitimité à mon approche qui ,en d’autres circonstances pourrait être perçue comme cavalière ou osée.
Comment êtes-vous devenu photographe de spectacle ? 

Julien Benhamou : J’ai compris très tôt que je voulais faire ce métier. Après le bac, j’ai donc fait une école de photographie. Puis, je suis entré? dans la vie active par étapes. J’ai tout d’abord été l’assistant de différents photographes professionnels. Je me suis familiarisé ainsi avec des univers aussi différents que la mode, la pub ou l’art contemporain. Puis, j’ai fini par sauter le pas, m’installer à mon compte. Au départ, j’étais surtout portraitiste. Puis à 25 ans, j’ai eu une révélation après avoir vu mon premier ballet. J’ai été totalement subjugué par ce qui se dégageait des danseurs, des danseuses, je trouvais leurs corps sublimes. J’avais envie de travailler cette matière unique, de tenter, grâce à la photographie, de capter une émotion, de conter une histoire. J’ai donc soumis à Brigitte Lefebvre, alors directrice du ballet de l’Opéra de Paris, le projet de « portraitiser » tous les membres de la troupe, allant des étoiles au coryphée. Ce travail a donné lieu à un livre, qui a été publié par la suite et à une exposition au Palais Royal, dans les locaux du ministère de la Culture. Fort de ces premiers clichés prometteurs, Brigitte m’a offert la possibilité d’assister à des répétitions et de m’essayer à la photographie de scène. Le résultat a été concluant. Le virus définitivement attrapé, Je me suis, dés lors, consacrer à mes deux passions, danse et photographie.

François Alu © Julien Benhamou François Alu © Julien Benhamou
Qu’est-ce qui vous plait dans cette discipline artistique et comment saisissez-vous le bon moment ? 

Julien Benhamou : C’est un mélange de plein de choses. Il m’arrive de faire aussi des photographies de théâtre et d’opéra, mais c’est la danse qui a ma prédilection. Capter le mouvement, c’est quelque chose de fort. Cet art est à part, pour moi en tout cas, car c’est parler sans mot, c’est s’exprimer avec des gestes. C’est très puissant, très expressif, très photogénique. Ça demande beaucoup de concentration. Il faut se laisser porter, pour capturer un instant, une émotion. Tout est une histoire de ressenti. Dans mon travail,  il faut dissocier les photographies de spectacle et celles issues de mes recherches personnelles, qui ,du coup s’apparentent à des compositions, de véritables tableaux. Ce n’est pas la même façon d’aborder la danse et les danseurs. Pour les ballets, il faut être tout le temps en alerte pour savoir capter le geste juste, le moment le plus fort. En cela, les impulsions de la musique, des enchaînements de mouvements, aident à appréhender l’œuvre. Dans le cas de mes œuvres propres, c’est un processus très différent.

Qu’est-ce qui vous inspire pour vos créations propres ? 

Julien Benhamou : il y a deux choses. D’un, bien évidemment, il y a des personnalités de danse très fortes qui par ce qu’elles sont ou dégagent, m’offrent des pistes de réflexion que j’ai plaisir à prendre. Je me laisse guider par leur nature, leur tempérament. C’est le cas avec François Alu par exemple, ou Mickaël Lafon. Leur façon d’être, de se mouvoir, m’inspire de façon très différente et très marquée. La matière brute qu’ils ont ,va me permettre de dessiner, d’esquiver par la photographie des images qui leur correspondent. Avec François, c’est très clair,il y a une surprise, de l’inattendu, beaucoup d’humour et de la performance. Quand, il saute c’est quasi surréaliste. Avec d’autres danseurs, danseuses, je me sers de leur plastique, de leur corps sculpté, de la grâce de leurs mouvements pour raconter une histoire. Dans d’autres cas, j’ai d’abord des idées de mise en scène ou de gestes que j’ai envie de capturer avec mon objectif, voire d’exploiter un lieu. À partir de là, je me demande quel artiste peut entrer dans ce projet précis. Je  le sollicite par la suite pour avoir son assentiment.


Chloé Bernard et Mickaël Lafon © Julien Benhamou Chloé Bernard et Mickaël Lafon © Julien Benhamou
D’où vient l’atmosphère baroque, romantique, voire mystique, qui imprègne votre œuvre ?

Julien Benhamou : J’ai deux maîtres issus de la peinture, Rembrandt et Le Caravage. Plus exactement, j’ai étudié la manière dont ils utilisent la lumière. Tous deux maîtrisent avec virtuosité l’art du clair-obscur. Je puise dans leur travail mes sources d’inspiration. Ils ont, chacun à leur façon, su exploiter les noirs avec une puissance, une intensité, que je trouve troublante, fascinante. En éclairant, finalement très peu leur composition, il donne à leur peinture, une force rare, une beauté saisissante. Je me suis aussi penché sur le travail de photographes de mode comme Herb Ritts, notamment pour le côté graphique du corps.

La nudité est très présente dans votre travail, qu’est-ce qu’elle signifie pour vous ?

Julien Benhamou : Déjà, je suis très reconnaissant aux artistes qui se livrent totalement devant l’objectif. Ce n’est pas toujours évident d’accepter ainsi de se dénuder devant un tiers. Mais, tous le font avec beaucoup de pudeur, de retenue, et de générosité. Ensuite, je suis très sensible à la beauté des corps, dans laquelle je vois le travail fourni, les muscles entretenus, tendus, les tensions fournies ou au contraire le relâchement après l’effort. Je trouve que rien n’est plus beau, plus expressif qu’une personne dénudée. Et même si je réalise un portrait, le fait que le modèle soit dépouillé de tout vêtement, il émane de lui quelque chose de plus, que ce soit de la timidité, de l’arrogance ou de l’humilité. C’est une sensation très étrange. C’est plus touchant. Quand je fais du nu, c’est plus radical. La photo va à l’essentiel. Elle est plus épurée.


Valentin Chargy © Julien Benhamou Valentin Chargy © Julien Benhamou
Comment se passe une séance photo avec Julien Benhamou ?

Julien Benhamou : C’est plutôt ludique. L’ambiance est bonne, jamais laborieuse. Il faut vraiment que tout le monde soit détendu pour qu’une confiance réciproque s’installe. Tout est cadré, mais rien n’est figé. Pour instaurer ce climat de jeu, j’essaie de solliciter mes artistes au maximum, ils participent totalement au processus créatif. Je pars d’une idée, d’une sensation, d’une envie, puis on en discute pour savoir où cela nous mène. Très vite, il se dégage une sorte de ligne directrice, qui donne le ton de la séance. Tout va très vite. Je n’aime pas refaire les mêmes choses. Du coup, c’est toujours très dynamique, car j’ai toujours en tête de les stimuler. Pour avoir le cliché voulu, on part toujours d’une base, qu’on améliore, jusqu’à être sûr d’avoir le bon cliché. Ensuite, on n’y revient pas, on passe à autres choses.

Propos recueillis par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore pour l'Œil d'Olivier

A l’occasion de la sortie du livre La poésie du mouvement, Julien Benhamou sera en séance de dédicace aux Mots à la bouche, sis 6, Rue Sainte-Croix de la Bretonnerie à Paris 4e, le 22 novembre à partir de 19h00.

La poésie du mouvement de Julien Benhamou
Editions Incarnatio
Prix 50 euros.

 

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